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DISCOURS

PRONONCÉ PAR M. JUHEL,

PROFESSEUR DE SECONDE AU PETIT-SÉMINAIRE DE DINAN.

PETIT-SÉMINAIRE DE DINAN

DISTRIBUTION SOLENNELLE

DES PRIX

FAITE LE MARDI 30 JUILLET 1867

SOUS LA PRÉSIDENCE

DE M. L'ABBÉ COCHERIL

CHANOINE HONORAIRE

CURÉ-DOYEN DE SAINT-JEAN DE LAMBALLE

(1) Cette statuette, enlevée aux Cordeliers pendant la Révolution, orne aujourd'hui l'autel saint François, en l'église Saint-Sauveur de Dinan.

(2) Là dormaient, dans de riches enfeux, les sires d'Avaugour, de Montafilant, de Rosnyvinen, de la Hunaudaye, de Châteaubriand de Beaufort, etc., etc.

(3) En juin 1807.

(4) Année 1824.

(5) En septembre 1841.

MESSIEURS.

Appelé au très-grand honneur de parler aujourd'hui devant cette nombreuse et brillante assemblée, j'ai cru que peut-être il ne serait pas inopportun de retracer, au moins dans ses principaux faits, l'histoire de notre Maison. Ceux des honorables assistants qui tiennent à l'Etablissement par quelques souvenirs personnels, ne seront pas fâchés d'en mieux connaître l'origine, les transformations, les progrès; et les autres nous pardonneront, je l'espère, de rechercher ainsi nos titres de famille; car c'est là pour des enfants un soin bien légitime.

I.

Ce n'est point une Maison vulgaire que cette vieille demeure des Cordeliers : elle a un passé plein d'intérêt; au-dessus de ses murailles planent de nombreux et vénérables souvenirs.

Voulez-vous, Messieurs, remonter à sa première origine ? Il faudra reporter votre pensée à plus de six siècles en arrière, à l'année 1251. Où vous apercevez aujourd'hui ces bâtiments, ce cloître, ces cours et ces jardins, s'élevait, à cette époque, une splendide demeure : un château féodal avec ses fossés profonds, ses fortes murailles et ses hautes tours.

Un riche et puissant seigneur l'habitait Henri II, baron d'Avaugour, vicomte de Dinan et connétable de France. Illustre par sa naissance, puisqu'il descendait des ducs de Bretagne, le sire d'Avaugour était plus grand encore par sa foi et sa piété. Précisément en cette année 1251, il revenait des lointaines contrées de l'Orient, où, avec la meilleure partie de la noblesse bretonne, il avait suivi le saint roi Louis IX, pour guerroyer contre les Infidèles.

Mais, chose merveilleuse ! au lieu de revenir, monté sur son cheval de bataille, couvert de sa brillante armure, il rentrait dans son palais, un bourdon à la main, ceint d'une corde grossière et vêtu du plus humble des habits, de la robe de bure des disciples de saint François. Le haut et noble baron était devenu Frère Mineur !

Quel motif puissant avait donc brisé les liens si forts qui devaient l'attacher au monde ? Quel événement extraordinaire avait donc opéré cette étonnante transformation ? Messieurs, l'histoire en est pleine de charme, mais je ne puis que l'indiquer.

A la bataille de la Mansourah, sur les bords du Nil, Henri d'Avaugour, voyant fuir les bataillons chrétiens, s'était jeté à genoux et avait promis à Dieu, si la victoire était rendue aux Croisés, de faire construire un couvent de l'ordre de Saint-François, en son propre palais à Dinan, et d'y prendre lui-même l'habit de Frère Mineur. A peine son vœu était-il formulé, que le bienheureux Saint-François, lui apparaissant, l'avait assuré de la protection divine, et les Sarrasins, en effet, avaient été mis en fuite. Plus tard, il est vrai, les Croisés furent moins heureux et Saint-Louis tomba aux mains des Infidèles. Néanmoins, d'Avaugour s'était souvenu de son vœu. Après avoir noblement partagé la captivité du pieux monarque, il était revenu en France par l'Italie, et c'est dans ce dernier pays que, prosterné aux pieds de Saint-Bonaventure, il avait reçu de la main du grand docteur l'austère habit des Franciscains.

Dans une pareille détermination, il y aurait vraiment aujourd'hui de quoi exciter l'étonnement. Mais, dans ces siècles de foi ardente, ce n'était pas merveille de voir des princes et des rois quitter les splendeurs des cours, ou descendre du trône pour s'ensevelir dans les cloîtres. Ils ne croyaient point trop honorer l'Eglise, mais bien plutôt s'honorer eux-mêmes, en daignant se consacrer au service de Dieu et du prochain dans quelqu'un des ordres approuvés par elle.

D'Avaugour travailla donc à transformer en couvent son château féodal. Bientôt l'antique manoir eut complètement changé d'aspect : aux fêtes brillantes de la demeure seigneuriale, au bruit des armes et aux cris de guerre, succéda le calme de la retraite, les chants pieux des moines, ou les tintements de la cloche appelant les religieux à l'heure de la prière. A l'exemple de l'illustre fondateur, plusieurs seigneurs de son noble sang quittèrent « chevaux et harnois, comme dit la légende, pour faire service à Dieu soir et matin, en hiver et esté » et bientôt l'entoura une foule nombreuse de frères que, pendant trente ans, il édifia par l'exemple de toutes les vertus. Il mourut en 1281, et son corps fut déposé dans l'église construite par ses soins.

Telle est, Messieurs, l'origine de cette antique Maison des Cordeliers. Noble et sainte origine, due au dévouement et à la foi d'une âme d'élite !

Le Monastère avait pris l'aimable nom de N. D. des Vertus, à cause d'une statue miraculeuse de la Vierge, envoyée par le Séraphique Bonaventure lui-même (1). Pendant six siècles, les religieux enfants de Saint-François vaquèrent dans cette enceinte à la méditation et à la prière, puisant ainsi, à leur source même, les grâces et les lumières qu'ils allaient ensuite répandre au-dehors dans de populaires prédications. Qui dira jamais les ténèbres dissipées, les vérités semées dans les esprits, les vertus implantées dans les cœurs par l'ardente parole de ces apôtres du pauvre peuple ?

Mais il faut que nous nous hâtions, en signalant an passage quelques-uns des faits marquants de leur histoire.

Le 2 février 1365, une grande agitation régnait dans l'enceinte du Monastère. La veille, les religieux avaient reçu la visite du duc de Bretagne, Jean de Montfort. Sur les murailles de l'église, Montfort aperçut une peinture représentant son vertueux et infortuné compétiteur, Charles de Blois, récemment tué à la bataille d'Auray, et, par un sentiment d'inquiète jalousie, donna l'ordre de la faire disparaître. Mais, dans la nuit, deux filets de sang avaient coulé de l'image blanchie à la chaux. On y regarda de près : le sang jaillissait de la tête, à l'endroit même où avait été blessé le malheureux prince. Le bruit du prodige s'était vite répandu. Plus de deux mille personnes encombraient l'église, priaient et pleuraient. En vain des soldats anglais au service du duc jurent-ils par Saint-Georges que Charles n'est point saint; en vain le duc irrité essaye-t-il d'arracher aux religieux l'aveu de quelque supercherie. Ceux-ci nient hardiment toute fraude; le peuple croit au miracle et la force brutale seule peut le chasser du temple. L'évêque de Saint-Malo considéra le fait comme assez extraordinaire pour s'opposer à la destruction complète de l'image.

C'est dans cette même église des Cordeliers que, pendant longtemps, les hauts seigneurs du pays vinrent jurer et promettre, sur les saints Evangiles de Dieu, par la foi de leurs corps, comme de loyaux chevaliers et écuyers, fidélité à leurs princes. C'est là encore qu'ils ratifiaient les traités, et que plus d'une fois les Etats de Bretagne ouvrirent solennellement leurs séances.

A la fin du XVIème siècle, nous voyons le Monastère abriter sous ses cloîtres, à l'ombre de son sanctuaire, la première imprimerie établie à Dinan. Les moines, ces grands instituteurs du peuple, ces conservateurs des trésors littéraires de l'antiquité, ne pouvaient être ennemis d'un art dont la mission véritable, dans les vues de Dieu, est une plus rapide diffusion de la vérité sur la terre. Les Cordeliers de Dinan contribuèrent à en doter ce pays, et leur écolâtre ne craignit point de consacrer une partie de son temps à surveiller les travaux de l'officine.

Au XVIIIème, nous les retrouvons cités avec honneur pour leur charité dans une circonstance mémorable. C'était en 1758. Un ennemi audacieux avait osé débarquer sur nos côtes et fouler aux pieds le sol de la Bretagne. Nos pères se levèrent indignés ; ils coururent aux armes, et les envahisseurs furent rejetés sur leurs vaisseaux, laissant couverte de cadavres la plage de Saint-Cast. Mais, nous aussi, nous avions perdu quelques soldats. Après la victoire, il ne suffisait pas d'ensevelir les morts avec honneur : nos malheureux blessés réclamaient de prompts secours et l'humanité défendait également d'abandonner ceux de l'ennemi. Des hôpitaux s'improvisèrent et les Pères Cordeliers ouvrirent les premiers leur Monastère aux blessés des deux nations : vainqueurs et vaincus, Français et Anglais, furent traités par eux avec cette attention délicate, cette charité désintéressée que seule peut inspirer la religion.

Est-ce que cet acte de patriotisme, est-ce que tant d'autres services rendus n'auraient pas dû leur faire trouver grâce devant l'impiété qui bientôt, comme un fleuve gonflé peu à peu, allait franchir toute limite et déborder sur la France ?

Nous sommes en 1791. La Révolution française est commencée. A quoi bon en rappeler les excès ? Un des premiers soins des réformateurs fut de confisquer les biens de 1'Eglise et de détruire les ordres religieux. A cette double opération la cupidité trouvait son compte, en même temps que l'impiété satisfaisait sa rage. Donc, le 4 février 1791, le Monastère fut séquestré. Cinq religieux seulement y habitaient; car, hélas ! les doctrines funestes de nos prétendus philosophes avaient porté leurs fruits, et, en affaiblissant la foi dans les âmes, tari la source des vocations religieuses. Ces derniers représentants de l'ordre durent quitter leur Maison; on la vendit nationalement; l'église fut dévastée; les tombeaux, violés et fouillés (2).

C'en était fait de l'œuvre du sire d'Avaugour ! L'œuvre de la piété, de la foi, du dévouement à Dieu et aux hommes était détruite ! De vulgaires magasins et une loge maçonnique occupèrent cette Maison, jadis séjour de la prière, du recueillement et de l'étude. Triste temps que celui au compte duquel on peut porter tant d'excès commis !

Ici, Messieurs, se termine la première phase de notre histoire.

II.

La seconde commence en 1802.

Après dix années de persécution, la paix venait enfin d'être rendue à l'Eglise. Mais, hélas ! il y avait bien des maux à guérir, bien des ruines à relever. Il importait spécialement de rétablir dans les diocèses l'éducation chrétienne et les études ecclésiastiques.

Avant la Révolution, l'ancien diocèse de Saint-Malo possédait à Dinan, dans la maison de la Victoire, un collège fondé par la bienfaisance épiscopale : il s'appelait le collège des Laurents, du nom de l'évêque fondateur. Cette maison était florissante : de nombreux élèves y affluaient de toutes parts; un jour même y avaient passé, confondus dans la foule de leurs condisciples, Châteaubriand et Broussais. Mais, comme les autres établissements ecclésiastiques, le collège des Laurents disparut dans la tempête.

II y avait donc, dans cette ville de Dinan, place à un établissement où la jeunesse pût recevoir en même temps que les leçons de la science celles de la piété. La pensée de le créer vint tout d'abord à trois jeunes gens, élèves du Sanctuaire, MM. Ménard, Boschel et Loisel, qui se consacrèrent à cette noble tâche avec toute l'ardeur de la jeunesse et le zèle de la charité.

Dès le début, les sympathies des familles religieuses les entourent; leur projet est approuvé par Mgr Cafarelli ; ils louent quelques appartements inoccupés de ce vieux Monastère des Cordeliers; leurs classes s'ouvrent, et, en deux ans, le chiffre d'abord minime de leurs élèves monte rapidement. Honneur et reconnaissance à eux ! Leur Maison était déjà florissante. Restait à la constituer plus fortement.

C'est alors, Messieurs, qu'apparaît ce prêtre dont la mémoire sera toujours bénie dans notre pays, ce prêtre qui fut le véritable fondateur du Séminaire de Dinan, parce qu'il donna à l'œuvre de ces jeunes instituteurs l'unité et la stabilité : vous avez tous nommé le vénérable M. Bertier.

M. Bertier naquit au milieu du XVIIIème siècle. D'un caractère ferme, d'un esprit cultivé, d'un zèle infatigable, il n'était point étranger à l'éducation de la jeunesse, ayant occupé, avant la Révolution, une chaire importante précisément au collège Des Laurents. Depuis, il avait confessé généreusement sa foi, et, sur les horribles pontons de Rochefort, expié son courage et sa fidélité à l'Eglise. C'est au mois d'août 1804 que Mgr Cafarelli le nomma directeur de l'école des Cordeliers. Le choix était heureux. M. Bertier apportait à ses jeunes collaborateurs l'autorité de son expérience, de ses talents et de ses vertus, presque l'autorité du martyre.

Sous son habile direction, l'Etablissement se développa rapidement, les cours se complétèrent et bientôt le pensionnat fut fondé. Au milieu de ces succès une inquiétude traversait pourtant l'âme de M. Bertier. La Maison prospérait, mais son existence était toujours précaire : on logeait chez les autres; on ne s'appartenait pas; et, dans ces conditions, point d'avenir assuré. Alors M. Bertier eut une pensée aussi difficile, à réaliser que généreuse. Il se dit : « J'achèterai cette Maison, je l'achèterai avec un terrain suffisant, et l'avenir nous appartiendra.»

Mais quelles ressources avait-il donc, ce prêtre intrépide, pour rêver pareille acquisition ? Aucune, Messieurs, absolument aucune ; ou plutôt, comme nous l'avons tous entendu affirmer, il avait dans sa bourse « un écu de six francs. » Voilà avec quel trésor M. Bertier résolut d'acheter ce vaste enclos et une grande partie de ces bâtiments ! En effet il les acheta (3), et le succès a suivi. Un païen aurait dit « Audaces fortuna juvat. » Disons mieux : « La foi transporte les montagnes. » Oui, un caractère énergique au service d'une noble et sainte cause triomphe d'obstacles en apparence insurmontables. Dieu bénit ces saintes audaces du zèle et de la charité, cette confiance illimitée eu sa toute-puissante protection.

A côté de l'Ecole secondaire qui ne tarda pas à être reconnue par l'Etat, l'Evêque érigea le Grand-Séminaire et dès 1808 le nombre des élèves dépassait 250. C'était, Messieurs, un beau et rapide succès !

Mais les grandes choses se consolident par l'épreuve : elle ne devait point manquer au Séminaire de Dinan. A peine était-il entré dans cette voie de prospérités, que les difficultés surgirent. Pendant trois ans, il dut envoyer, en dehors de son enceinte, à des cours étrangers, ses élèves internes et externes; car telle était la volonté du Pouvoir. Cette injustice, cette humiliation, le Séminaire la subit; mais elle ne fit que retarder un peu ses développements. Bientôt arriva un régime plus favorable à la liberté et l'Ecole ecclésiastique atteignit jusqu'au chiffre, presque fabuleux aujourd'hui, de 450 élèves.

Vous comprenez, Messieurs, ce qu'il fallut alors aux maîtres de patience, de courage , d'abnégation, dans ces classes nombreuses de 70 élèves. Ils pourraient nous l'apprendre, les deux vénérables curés de Saint-Sauveur et de Saint-Malo, ces dignes collaborateurs de M. Bertier. Les ressources manquaient pour l'entretien d'un nombreux personnel; en conséquence, chacun cumulait les fonctions de plusieurs; chacun se dépensait généreusement. Grâce donc à ce concours de dévouements empressés, à des sacrifices de tout genre et à une bonne administration, les réparations les plus urgentes furent faites et la Maison commença même à s'agrandir. Le vaste bâtiment qui ferme au nord cette cour, s'éleva sur les vieilles arcades du cloître monastique, et, des deux côtés de ses longs corridors, s'ouvrirent de nombreuses cellules destinées au élèves du Grand-Séminaire (4).

Pourquoi fallut-il que de nouvelles vexations vinssent arrêter cet essor ? En, 1828, des ordonnances dictées par un esprit peu libéral limitèrent le nombre des pensionnaires dans les petits séminaires et y abolirent l'externat. Alors commença pour cette Maison une période de longues souffrances. Ces cruelles épreuves attristèrent profondément les dernières années du vénérable supérieur. Mais M. Bertier était habitué à la lutte, à la contradiction, et il continuait son rude labeur sans faiblesse ni découragement, quand Dieu le rappela à lui, en janvier 1837.

Pendant 33 ans, il avait combattu ici le bon combat. Par ses soins une œuvre était fondée qui, en se continuant après lui, devait perpétuer ses mérites et ses bienfaits. Qui pourrait jamais donner une idée du bien opéré par ce saint prêtre ? A la direction du Séminaire, il joignit celle de l'importante paroisse de Saint-Malo; mais à ne considérer que cette fondation, quel beau et glorieux titre à la reconnaissance du pays, des familles et de la société ! Une bonne Maison d'éducation ! Mais c'est un foyer d'où rayonne au loin la plus pure lumière, une source féconde de vertus chrétiennes et sociales. Que de saints et savants prêtres, l'honneur de ce diocèse, sont sortis de cet Etablissement ! Que de laïques pieux et distingués il a fournis à toutes les carrières, à toutes les positions influentes ! Et, dès lors, quelle heureuse action exercée sur le pays tout entier ! Que de services rendus à la société et à la religion ! Eh bien ! à toutes ces bonnes œuvres, à tous ces mérites, M. Bertier a sa part : il en est le premier auteur, avec les collaborateurs zélés qui entrèrent dans ses vues et s'associèrent à ses travaux.

A M. Bertier succéda M. Gautier, professeur de théologie. M. Gautier a laissé la réputation d'un esprit éminemment juste et élevé. Il continua les glorieuses traditions de son prédécesseur; comme lui, il rencontra sur son chemin des obstacles et des luttes.

En ce temps, les passions étaient déchaînées; les ennemis de la Maison, nombreux, et la mort de M. Bertier avait ranimé leurs espérances. Le testament par lequel le généreux fondateur léguait à l'évêque diocésain sa propriété des Cordeliers, aurait-il ou n'aurait-il pas l'approbation royale ? Les efforts tentés par les préjugés et les haines de quelques-uns n'avaient-ils pas chance de réussir ? L'autorité ne se laisserait-elle pas prévenir par des accusations odieuses, officiellement formulées ? Questions redoutables que chacun se posait ? Questions de vie et de mort pour l'Etablissement !

Déjà couraient des bruits sinistres ; déjà on parlait de suppression totale. Mais si l'attaque avait été violente, la défense fut énergique. Mgr de la Romagère intervient; les difficultés s'aplanissent; l'approbation royale est accordée; les calomniateurs sont confondus; les espérances coupables, déçues. Désormais la Maison était acquise au diocèse, et bientôt on la vit se relever, comme ces arbres vigoureux dont la tête, un instant courbée par la tempête, se redresse aussitôt.

Pendant ces rudes combats, M. Gautier resta toujours debout sur la brèche : il écrivit, il parla, il défendit avec une ardeur infatigable, avec talent et succès le précieux dépôt confié à ses soins.

C'est un peu plus tard (5) que Mgr Lemée crut devoir supprimer ici le Grand-Séminaire. Rien dans les dernières dispositions de M. Bertier ne s'opposait à une mesure dont les avantages étaient d'ailleurs manifestes : l'Ecole secondaire continua donc seule d'exister dans notre Maison.

Et maintenant, Messieurs, je serais tenté de ne pas pousser plus loin cette rapide esquisse. Pour quel motif ? Vous le devinez facilement. Je vais toucher à des choses toutes récentes dont les auteurs peuvent ou me lire ou m'entendre. Pour être juste, je devrais louer ; mais, il faudrait donner à mes éloges, pour les rendre acceptables, une délicatesse à laquelle je désespère de pouvoir atteindre. Aussi je ne veux être que le simple rapporteur de ce que tout le monde sait. Que M. Guérin me pardonne donc de rappeler ici les nombreux services qu'à son tour il a rendus à l'Etablissement.

Bien des réparations, avons-nous dit, et même une construction importante avaient été faites depuis l'acquisition par M. Bertier. Il y avait loin de la pièce de six francs, trésor du courageux fondateur, à la somme que représentaient toutes ces dépenses, et facilement on conçoit que bien lourdes étaient les dettes qui pesaient sur la Maison, toujours abandonnée à ses seules ressources. Cet écrasant fardeau, M. Guérin prit à tâche de l'alléger, et en peu de temps, grâce à une sage économie, il y parvint dans une mesure considérable. Surtout il sut rétablir la confiance ébranlée ; c'était un signalé service, un immense bienfait. Le vaisseau surchargé se meut péniblement et la moindre tempête compromet son salut; mais on l'allége ! bientôt il vogue en toute sécurité et nul n'hésite plus à lui confier sa personne ou ses intérêts.

Messieurs, je n'insiste pas davantage; je ne veux pas énumérer les autres titres de M. Guérin à notre reconnaissance : sa sollicitude pour le bien-être des élèves, cette bonté qui lui attachait tous les cours, comme aussi son zèle pour le progrès continu et le succès des études.

A sa direction paternelle et éclairée succéda celle de M. Macé. Hélas ! nous sommes plus à l'aise pour louer en M. Macé les qualités de l'esprit et du cœur. Est-ce que naguère, en notre présence, la tombe ne se refermait pas sur les restes inanimés de ce vénéré supérieur ?

Disons tout d'abord que sous sa direction s'acheva l'œuvre si bien commencée par M. Guérin, l'acquittement des dettes énormes qui pesaient sur nous. Et pourquoi ne pas le proclamer aussi ? Ce beau résultat fut dû surtout au concours dévoué d'un prêtre que sa modestie ne pouvait dérober plus longtemps aux flatteuses distinctions, dont vient de l'honorer un Prélat si bon appréciateur du vrai mérite.

En même temps que s'améliorait la situation matérielle, d'autres progrès se réalisaient encore. La discipline, dans un collège, est la sauvegarde des mœurs, la gardienne de l'ordre, du calme, du silence si nécessaire aux profondes méditations et par conséquent aux fortes études : de sages prescriptions la maintinrent ou la perfectionnèrent.

Le cours de conférences religieuses fut aussi fondé : c'était une bonne pensée. Ce cours spécial relève aux yeux des élèves l'importance de l'étude de la religion, hâte leurs progrès dans la plus nécessaire de toutes les sciences, et par là prévient pour l'avenir des ignorances trop communes, source ordinaire des plus déplorables préjugés.

Vous le voyez, Messieurs, M. Macé partit du point déjà atteint pour marcher en avant dans la voie du progrès. Les institutions sont comme les hommes qui n'arrivent que lentement et par degrés à la plénitude de leur développement. Dans une grande œuvre, rarement il est donné à un seul de tout faire : la vie humaine est trop courte pour cela. Mais chacun apporte sa pierre, et l'édifice grandit, s'élève et se complète.

Ici, Messieurs, finit l'histoire de notre passé ; – histoire toute parfumée de mérites et de vertus, toute remplie de nobles dévouements, de généreux sacrifices et de saints exemples ; avec elle se termine aussi ma tâche. Nous appartenons au présent ; nous en parlerions fort mal. Qu'on veuille bien me permettre seulement un mot.

Des améliorations nouvelles ont été faites ; cette vieille Maison des Cordeliers a repris un air de jeunesse ; ses ailes se sont étendues pour abriter un plus grand nombre d'élèves ; l'air et la lumière y pénètrent partout à flots plus abondants. Les études aussi se sont complétées ; les programmes d'enseignement développés, selon les besoins du temps ; ce sont là des progrès et il n'y a pas, je le suppose, d'indiscrétion à les constater. Mais, ce que nous voulons dire bien haut, c'est qu'une bonne part dans toutes ces choses revient à ceux qui les ont rendues possibles. Nous aimons à leur en reporter le premier mérite. Oui, reconnaissance et honneur aux hommes dévoués qui ont préparé à la Maison cette nouvelle ère de prospérités ! Honneur à ceux qui, à force de soins et d'intelligence, ont ouvert péniblement la voie dans laquelle elle marche aujourd'hui en toute liberté !

Nous n'avons plus qu'un vœu à former. Il y a 17 ans, par les soins pieux de M. Macé, au milieu d'un immense concours de prêtres et de fidèles, étaient solennellement transférés dans cette Maison les restes mortels de son premier supérieur. Depuis ce jour, M. Bertier repose dans notre chapelle dont il semble encore présider comme autrefois les exercices. Puisse son esprit nous inspirer toujours, et son zèle nous enflammer ! Puisse se conserver intact parmi nous l'héritage précieux de ses exemples, comme aussi des vertus de ses successeurs, de tous nos devanciers qui ont si bien continué son œuvre ! De cette manière, nous pourrons compter sur la confiance des familles chrétiennes, sur l'appui sympathique du clergé, et enfin sur la haute approbation de l'éminent Prélat qui n'a rien plus à cœur que le progrès des fortes et saines études dans les établissements de son diocèse.