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Le bulletin de 1907 relate la 14ème assemblée générale de l'Association des Anciens tenue le jeudi 20 juin 1907
et se termine par trois textes présentant les derniers événements fatals pour l'école :

L'expulsion, le 4 novembre 1907

DOULOUREUX ÉPILOGUE

Au moment où je corrigeais les dernières épreuves de ce Bulletin, j'apprenais une nouvelle extrêmement renversante, la notification faite à Monsieur le Supérieur des Cordeliers par le Préfet des Côtes-du-Nord de fermer son établissement au plus tard, à la date du jeudi 31 octobre.

Cette nouvelle, éclatant comme un coup de foudre, presque au lendemain de la rentrée, produisit aux Cordeliers, en ville et dans tout le pays de Dinan, une très douloureuse Surprise.

Aussitôt que j'en eus connaissance, je courus à notre vieille École pour savoir ce qu'il en était de tous ces bruits attristants qui se répétaient avec consternation de bouche en bouche. Là, j'eus la douleur d'apprendre qu'ils n'étaient malheureusement que trop fondés, et même je tus témoin, durant les cours instants que j'y passai, d'un spectacle qui me fendit l'âme et que de ma vie je n'oublierai.

C'était le déménagement, fait en toute hâte et sous une pluie froide, battante, du mobilier et du matériel de la Maison. Les cours étaient encombrées de voitures, de chariots, de tombereaux où étaient entassés, pêle-mêle, les objets les plus dissemblables.

A l'intérieur de l'Etablissement, règnait une fiévreuse activité. Professeurs, élèves, domestiques, chacun était à son poste de travail, chargé de l'enlèvement des objets qui lui étaient confiés. M. le Supérieur se multipliait avec une ardeur infatigable, se transportait d'un endroit à l'autre, surveillant et encourageant toutes les opérations. Ses traits, comme ceux de ses ouvriers, portaient l'empreinte d'une profonde douleur et accusaient une fatigue extrême.

Mais il n'y avait pas à hésiter ; il fallait absolument travailler de jour et de nuit. Moins de huit jours étaient accordés pour le déménagement. L'entrain, l'activité et l'énergie furent tels que, avant la date fixée pour l'évacuation, la besogne était terminée, sous les regards de la Ville de Dinan, indignée et écœurée de la mesure arbitraire et violente prise contre les Cordeliers.

Sur ces entrefaites, les plus jeunes parmi les élèves furent renvoyés dans leurs familles. Seuls, restèrent dans l'Établissement les plus âgés, on compagnie de leurs Maîtres, attendant sans peur le jour de l'expulsion, car aux Cordeliers on était absolument décidé à ne sortir que devant la force armée.

Plusieurs jours se passèrent ainsi, entr'autres celui de la Toussaint où les cœurs n'étaient pas précisément à la joie, mais se sentaient quand même très encouragés, à la lecture de cette béatitude exprimée dans l'Évangile de la messe : « Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice et le bon droit » ; et le jour des morts dont le souvenir des souffrances au Purgatoire les aidait à se consoler et pour le soulagement desquels ils offraient généreusement leurs fatigues et leurs cruelles angoisses.

Enfin les sinistres exécuteurs se présentèrent. Ce fut le lundi 4 Novembre, à 6 heures du matin, et ce jour restera une date lugubre dans les Annales de nos chers Cordeliers. Il rappellera à la postérité qui aura peine à y croire, qu'il fut témoin, au sein de la Ville de Dinan, si réputée de tous temps pour son libéralisme, du triomphe déshonorant de la force sur le droit, et de la violation la plus flagrante de la propriété.

Parmi les camarades, il en est beaucoup sans doute qui ont lu le récit détaillé des scènes lugubres de l'attentat abominable du 4 novembre dernier. Mais il peut se faire aussi qu'un certain nombre n'en aient pas eu connaissance. C'est, me semble-t-il, répondre à leur désir que consigner cette relation ici, à la fin du Bulletin, dont il sera un douloureux épilogue.

Je laisserai la parole à Monsieur René Pierre, directeur de l'Union Malouine et Dinannaise, qui raconte en témoin oculaire et d'une façon très intéressante, au numéro de son journal du Jeudi 7 Novembre, toutes les péripéties du drame si attristant de l'expulsion des Cordeliers. Qu'à ce propos, il me permette de lui dire que les Anciens Élèves lui sont très reconnaissants des marques de sympathie si affectueuses et si dévouées que, dans la circonstance, il a données à leur vieille Maison, à son distingué Supérieur et à ses Professeurs si intelligents.

Après cette relation, viendra naturellement la lettre magnifique, noblement vengeresse du droit opprimé, cinglante, pour les tristes auteurs de l'attentat odieux commis contre la Maison des Cordeliers et très émouvante, dans laquelle Monseigneur notre Évêque exhale sa vive indignation et révèle les profonds déchirements de sonr cœur.

Si les Anciens pouvaient être consolés, ils trouveraient quelque adoucissement à leur cuisante douleur dans la lecture de cette lettre où l'on sent vibrer les accents d'une âme vraiment épiscopale et d'un attachement vif, indestructible aux Cordeliers.

Ils prient, Sa Grandeur, par l'intermédiaire du Secrétaire de leur Association Amicale, de vouloir bien agréer l'hommage de leur très respectueuse et très cordiale gratitude, et croire au très grand honneur qui leur est fait de voir en tête de leur liste son nom vénéré.

L'existence de notre Association Amicale ne saurait être compromise par le coup terrible qui vient de frapper nos Cordeliers. Ce sera, au contraire, plus que jamais, le moment de nous serrer les uns auprès des autres, de soutenir de nos plus chaudes sympathies, et au besoin de nos offrandes généreuses, une Maison que reconstitue dans d'autres locaux l'énergie indomptable de M. le chanoine Le Fer de la Motte, jusqu'au jour peu éloigné, nous l'espérons, où les légitimes revendications de la propriété triompheront et où se rouvriront les portes de nos chers Cordeliers.

P. L.

La dernière nuit

Dinan, 4 novembre.

Jamais je n'oublierai la nuit lamentable, la dernière avant l'expulsion, que je viens de passer à l'École des Cordeliers.

La soirée du dimanche est déjà avancée quand j'y arrive avec mon excellent ami M. Louis Larere, le distingué défenseur de l'École, qui tenait, lui aussi, à se trouver en ces heures de deuil, aux côtés du vaillant supérieur, M. le chanoine Le Fer de la Motte, près de ses dévoués collaborateurs, messieurs les professeurs des Cordeliers.

Le spectacle qui nous frappe à chaque pas est une poignante tristesse. A la porterie, dans deux ou trois chambres, de la paille est étendue et c'est sur cette paille que maîtres et élèves prennent un peu de repos, tous les meubles ayant été enlevés en glande hâte.

C'est dans ces misérables conditions que, dans une pièce attenant au réfectoire, nous trouvons M. Le Fer le la Motte et M. le chanoine Le Covec, curé-doyen de Saint-Malo de Dinan.

Une tristesse mortelle plane clans les longs couloirs sombres, dans les classes vides et sonores si pleines, il y a quelques jours seulement, de mouvement et de vie.

Car il y a dix jours, rien ne faisait prévoir l'odieux forfait dont on attend la brutale exécution. On était au lendemain de la rentrée, rentrée magnifique à tous les points de vue, et tout le monde pensait que puisque l'administration avait laissé recommencer les cours, aucune mesure d'expulsion n'interviendrait pendant l'année scolaire.

C'était se tromper une fois de plus, avec la naïveté dont nous sommes incurablement atteints, sur le libéralisme (??) du gouvernement. En commettant, un mois après la rentrée, son acte arbitraire, il l'a doublé d'une canaillerie qui a révolté toute la population dinannaise quelques sectaires haineux et quelques imbéciles mis à part.

Avant l'Expulsion

Les heures passent lentement. On pense bien que le crochetage de l'École aura lieu aux premières lueurs du jour (contrairement à la loi, il devait avoir lieu en pleine nuit), mais, malgré tout, un espoir subsiste pour beaucoup qu'il sera encore reculé et alors... alors on échafaude des plans pour remédier au mal déjà commis.

Ce que je remarque parmi tous ces prêtres, parmi ces jeunes gens, c'est, malgré tout, leur entrain, leur crânerie.

En huit jours - car le gouvernement a commis l'infamie de n'accorder aux Cordeliers que huit jours pour enlever l'énorme matériel de l'école - en huit jours, dis-je, ils ont, s'entraidant les uns les autres, tout déménagé.

Ils ont effectué les travaux les plus durs, les corvées les plus rudes, rendus plus pénibles encore par l'inclémence du temps. Ils se sont nourris pendant ce temps là, Dieu sait comme, et pour se refaire, la nuit, ils avaient la ressource de dormir assis sur une caisse ou allongés dans la paille.

Dormir ! sommeiller plutôt dans l'attente énervante d'un réveil brusque à l'arrivée des crocheteurs. Et malgré tout, je le répète, prêtres et jeunes gens sont restés pleins d'un entrain admirable et d'une jolie crânerie.

Quatre heures du matin. La nuit claire s'est voilée d'une brume froide qui pénètre. Nous sommes quatre ou cinq dans le jardin écoutant les moindres bruits. Le trot d'un cheval le long des Grands Fossés, nous donne l'éveil. A quatre heures les estafettes ne courent généralement pas les rues.

On porte évidemment des ordres aux officiers qui commandent les escadrons désignés pour établir les barrages.

Nous ne nous étions pas trompés. Quelques instants plus tard, on signale l'arrivée de deux voitures devant le grand portail. Ce sont les voitures qui contiennent les crocheteurs et leurs instruments de cambriolage. Comme on l'avait fait à St-Brieuc, les becs de gaz furent immédiatement éteints ! Nous comprenons admirablement ce geste, il est des besognes qui ne se font que dans les ténèbres ; jusqu'à ces derniers temps leurs auteurs n'étaient pas protégés par leurs gendarmes.

Le Crochetage

Il est cinq heures et demie quand arrivent deux escadrons de hussards qui établissent des barrages place des Cordeliers, Grande Rue, rue de la Garaye, de l'École et de la Lainerie. Une nuée de gendarme arrivent également sous la conduite du capitaine Richer, qui n'eut pas, cette fois, l'occasion de se signaler.

De nombreuses personnes, averties par la cloche de l'École qui sonne le tocsin, commencent à se masser derrière les inflexibles barrages.

A six heures moins quelques minutes arrivent M. Magre, sous-préfet de Dinan, M. Fraysse, inspecteur de l'enregistrement, et M. Derré, commissaire de police. Ils s'arrêtent devant la porte principale, place des Cordeliers. Près d'eux se tiennent un sous-officier et quatre hommes de la compagnie d'ouvriers en garnison à Rennes : ils sont pourvus de pioches, le haches, le masses et de pics, de tous les objets en un mot nécessaires au cambriolage. Quelle honte de voir des hommes revêtus d'un uniforme français condamnés à ces basses besognes !

A six heures précises, M. le Sous-Préfet donne l'ordre de commencer les opérations. M. Derré s'avance alors vers la porte et frappe trois coups qui restent sans réponse. Ensuite un trompette de hussards fait les trois sommations légales. Même silence. Les crocheteurs essaient alors quelques pesées sur la porte, mais on se rend compte qu'elle est solide et le sous-préfet, suivi de ses acolytes, des gendarmes et des crocheteurs, quitte la place des Cordeliers pour chercher une entrée plus facile à démolir.

Ils trouvent - elle était trouvée depuis longtemps - une porte qui ouvre sur la rue de l'École, en face de la rue du Bignon. Deux ouvriers de la section escaladent le mur et font sauter la porte qui ne résiste guère et toute la bande s'introduit dans la place.

Il était à ce moment, six heures un quart, or le lever du soleil n'avait lieu qu'à six heures cinquante-deux.

M. le Sous-Préfet, le capitaine de gendarmerie et le commissaire ont commis une monstrueuse illégalité. Ils venaient, disaient-ils, pour assurer l'exécution d'une loi, mais cette même loi leur interdit d'instrumenter avant le lever du soleil. On était en droit d'attendre que les représentants de la loi sauraient eux-mêmes se conformer à ses prescriptions. Ils ne l'ont pas fait. Aussi lorsque quelques instants après, devant la porte de la chapelle, M. le sous-préfet disait : « Ils ont une drôle de manière de respecter la loi » aurait-on pu lui répondre qu'ils venaient de la violer d'une manière flagrante lui et les siens.

Encore faut-il faire une différence entre la loi d'ordre général et de sécurité qu'ils enfreignaient et la loi spéciale, la loi d'exception contre laquelle protestaient les Cordeliers.

Le faible portail démoli. il fallait pénétrer dans l'établissement. Une allée s'offrit aux regards du sous-préfet et des crocheteurs, allée quelque peu encombrée de matériaux variés mais par laquelle il fallait passer coûte que coûte. Par un effet admirable de circonstances, les exécuteurs de la loi étaient tombés sur la porcherie et c'est par l'allée des cochons qu'ils débouchèrent dans le jardin de l'École.

A la Chapelle

Dès cet instant, la bande se rue à travers les différentes pièces des bâtiments, cherchant les prêtres et les élèves à expulser.

Ils étaient, nous étions tous réunis à la chapelle. À cinq heures et demie, dès que l'expulsion avait paru imminente, M. le Supérieur avait ordonné de s'assembler tous au pied de l'autel.

Il fait une nuit noire, que perce seulement la faible lueure de deux on trois bougies. Près de M. le Supérieur,avec M. le curé de St-Malo et M. Louis Larere dont j'ai déjà signalé la présence, se trouvent MM. Nicolas, du Passage, Clément et de Milleville.

M. l'abbé Duchesne récite la prière du matin que tout le monde répond. Puis c'est le silence, un silence lourd, plein de frissons.

Une demi-heure angoissante se passe ainsi. On n'entend rien de ce qui se passe au dehors, rien que l'appel endeuillé de la cloche. Deux ou trois fois seulement les rumeurs de la foule nous parviennent.

Entre six heures et demie et sept heures moins le quart, des voix se font entendre devant la grande porte de la chapelle.

« Ils sont là, » dit le Sous-Préfet, qui ajoute la phrase que je rapportais plus haut : « Ils ont une drôle de manière de respecter la loi ! »

« Ils sont à méditer » dit encore un autre personnage oublieux que, quand on fait une telle besogne, on doit faire preuve d'une certaine pudeur. Bientôt trois coups retentissent et la voix du commissaire s'élève : « Au nom la loi, je vous somme d'ouvrir cette porte ! » Trois fois ces sommations sont faites inutilement.

Un temps de silence, puis les voix se font entendre derrière la petite porte du bas de la chapelle. Un instant plus tard une pesée était effectuée sur la porte qui, très solide et bien barricadée à l'intérieur, résista.

Il ne fallut pas moins de dix minutes aux crocheteurs pour la défoncer à coups acharnés de masse et de hache. Ah ! ces coups, comme ils résonnaient lugubrement dans la sonorité froide de la Chapelle dénudée. Rien ne dira, rien ne peut dire l'impression poignante, l'impression atroce qui étreignit tous les cœurs. Ah ! la bonne semence d'implacable haine jetée par le gouvernement dans les âmes !

La porte cède enfin. M. Magre, M. Fraysse et M. Derré suivis des gendarmes pénètrent dans la chapelle dont les vitraux s'éclairent maintenant d'un faible jour.

L'expulsion

Ils s'avancent, tête nue, jusqu'au chœur dans l'enceinte duquel tout le monde est groupé, M. le Supérieur se tient devant le tabernacle prêt à emporter le Saint Sacrement.

« M. le Directeur des Cordeliers », demande nerveusement M. le Sous-Préfet.

«C'est moi », répond M. Le Fer de la Motte avec le plus grand calme.

M. Magre décline ses titres et qualités et signifie l'ordre d'expulsion.

Profondément ému, mais très maître de lui, M. le Supérieur prend alors la parole.

Au nom du fondateur de l'Ecole, M. Bertier, au nom de Monseigneur l'Evêque, au nom des Professeurs, et des Elèves, en son propre nom, au nom du Dieu chassé qui nous jugera tous, M. Le Fer de la Motte proteste énergiquement contre la mesure arbitraire qui frappe l'Ecole, contre la violation flagrante du droit. Il termine par les cris de : « Vive Dieu ! Vive le Christ ! » longuement répétés par les personnes présentes et qui retentissent triomphalement sous les voûtes.

M. le Sous-Préfet laisse parler M. le Supérieur sans un mot, sans un geste, faisant preuve d'une correction dont il eut le tort de se départir quelques instants plus tard .

Quand M. le Supérieur a terminé, M. Magre lui donne l'ordre de sortir.

« Je suis chez moi, répond M. Le Fer de la Motte, et ne céderai qu'à la violence ».

Le commissaire de police touche alors le bras du vaillant Supérieur qui tient en ses mains le Saint Sacrement.

Pendant toute cette scène pénible, une vingtaine de gendarmes, commandés par le capitaine Richer, se tiennent devant la balustrade du chœur prêts aux brutalités dont ils donnèrent si souvent des preuves ; Ils n'eurent pas à intervenir.

Le cortège des expulsés s'organisa pour porter le Saint-Sacrement à l'église Saint-Malo.

Le commissaire veut nous faire sortir par la porte défoncée par les crocheteurs. « Non, non, proteste M. le Supérieur, nous sortirons de chez nous par la grande porte » Et M.Derré dût, de ses mains, débarricader et ouvrir la grande porte de la chapelle. Le même incident se produit dans la cour : il faudrait, d'après eux, soitir par l'allée des cochons, qui leur servit d'entrée.

En termes cinglants, M. Le Fer de la Motte proteste encore et exige qu'on ouvre le portail de la place des Cordeliers. Ici M. Magre a le tort d'intervenir avec une rare maladresse : « Si vous insistez, dit-il, nous seront obligés d'abandonner la bienveillance dont nous avons fait preuve et d'avoir recours à la force. »

On ne parle pas de bienveillance à des gens chez lesquels on s'est introduit par effraction.

Mais M. le Supérieur ne cède pas et le commissaire doit appeler les soldats-crocheteurs pour enlever les barricades et l'ouvrir.

L'apparition du cortège est saluée par de nombreux cris de « Vive la liberté ! vive les Cordeliers ! » et la foule s'agenouille en pleurant au passage du Saint- Sacrement.

A la porte de l'Ecole se tient le vénéré curé de Saint-Sauveur qui a le regret de n'avoir pas pu pénétrer.

A l'église St-Malo

Une cérémonie de réparation a eu lieu à l'église St-Malo trop petite pour contenir l'énorme foule qui s'y pressait.

Après le chant du Miserere, le salut du Saint-Sacrement été donné par M. le Fer de la Motte.

Avant la bénédiction, M. le Curé de St-Malo est monté en chaire et s'est fait l'interprète de tous les catholiques en protestant contre l'iniquité commise, en remerciant prètres et religieuses de l'Ecole de leur dévouement à la jeunesse, en émettant l'espoir, partagé de tous, que les Cordeliers rentreront bientôt chez eux comme le veut le Droit et la Justice.

René PIERRE.

LETTRE

DE

Monseigneur l'Evêque de St-Brieuc

Bien chers messieurs,

C'est un vrai drame, mais un drame douloureux, que votre expulsion et la violation de ma maison des Cordeliers confiée à votre vigilance et à votre dévouement éprouvés.

Ces estafettes qui parcourent, la nuit, les rues de la ville ; ces ordres qui se transmettent à voix basse ; cette alerte qui mobilise officiers et soldats ; ce peloton d'exécution qui marche dans l'ombre et sans bruit, de peur de réveiller les habitants, et avec eux les protestations indignées de la justice et de l'honneur foulés aux pieds ; ces escadrons qui barrent les issues et protègent l'attentat contre une explosion possible de l'honnêteté populaire ; ces coups qui s'acharnent aux portes et auxquels le silence de la nuit donne une étrange sonorité ; cette escalade, cette entrée dans la place par une porte ignominieuse, et que d'aucuns ont trouvée de circonstance ; l'invasion sacrilège de votre incomparable chapelle par la brèche d'une porte brisée, tout cela avait quelque chose de tragiquement sinistre.

Mais le spectacle fut grandiose et impressionnant dans la chapelle. C'est là, au pied de l'autel, de cet autel qui était autrefois, aux siècles que nos modernes humanitaires qualifient dédaigneusement de féroces, un abri inviolable, c'est là que vous vous étiez réfugiés dans la prière. A l'exemple du Grand Trahi du Jardin des Oliviers, c'est moins pour vous que pour les traîtres et les bourreaux que vous priiez.

Parmi les acteurs de cette scène lamentable, il y avait de braves gens qui n'avaient pour vous et pour votre haute mission que sympathie et respect, mais dont la conscience, embarrassée par les soucis de la vie, succombait sous une discipline de fer. Vous les avez excusés sans amertume au cœur. Votre foi vous a fait trembler pour les autres. Se dissimuler sous l'anonymat d'un mandat qui vient de plus haut, peut être chose possible au regard des hommes. Mais le Dieu des Justices pénètre les consciences, et sait, à travers les passions du cœur humain, découvrir les racines des responsabilités. Il en demandera un jour un compte sévère.

C'est Lui, cher Monsieur le Supérieur, c'est ce Dieu des Justices que vous teniez dans vos mains, en cet instant solennel. C'est Lui qui a mis sur vos lèvres cette calme et noble protestation dont je vous remercie ; c'est Lui qui a arraché à votre cœur, à celui de vos dévoués collaborateurs, de vos chers enfants, des amis fidèles qui avaient tenu à passer avec vous cette veillée des armes, cette acclamation : « Vive Dieu ! Vive le Christ, quand même ! »

La force brutale eut une fois encore le dernier mot. C'est sur le droit piétiné que marchèrent, en se retirant, les exécuteurs, tandis que prêtres, élèves et tous les fidèles que l'heure matinale n'avait pas surpris, escortaient, jusqu'à l'église Saint-Malo, ce Dieu qui est vérité, que la Sainte-Ecriture appelle le Dieu des Sciences, et qui, pendant tant d'années, fit, de cette illustre Maison des Cordeliers, un foyer intense de lumière et de charité dans la région dinannaise.

Puissent ce Miserere, ce Parce Domine, ce Pitié mon Dieu, dont les accents déchirants firent bientôt pleurer les échos de la vieille église, attirer du Ciel, sur ceux qui ont coopéré, à ce coup de force sacrilège, miséricorde et pardon !

Et maintenant, bien chers Messieurs, de ces attentats inexplicables, cherchons, en faisant notre examen de conscience, à dégager les mobiles.

Pourquoi avez-vous été brutalement chassés de cette antique maison ? N'étiez-vous donc à Dinan que des parasites inutiles et ruineux ? Mais vous contribuiez, dans une large mesure, à la richesse d'une ville, qui voit tarir les unes après les autres, les sources de sa prospérité, et qui descend, à l'exemple de tant d'autres cités, sous la poussée d'une persécution folle, les pentes de la décadence et de la ruine. C'est par centaines de mille francs que des économistes, non suspects, ont calculé le detriment matériel résultant de la disparition des Cordeliers.

Ne répondiez-vous pas à un besoin, et la confiance des familles vous faisait-elle défaut ? Mais les élèves vous venaient de toutes parts. Jamais votre clientèle scolaire n'avait été plus nombreuse, jamais mieux assise votre réputation d'éducateurs éminents.

Manquiez-vous de compétence littéraire et scientifique ou de valeur pédagogique ? Mais la plupart d'entre vous aviez les plus hauts grades universitaires et quelques uns des grades, d'un autre ordre, qui attestaient une culture intellectuelle des plus soignées et des plus intenses.

Ne faisiez-vous pas bonne figure devant les jurys d'examens ? Mais, ces jours-ci, les colonnes de journaux ne suffisaient pas à enregistrer les succès de vos élèves devant les Commissions académiques, qu'on n'oserait taxer de partialité à leur endroit. D'aucuns ont été jusqu'à se demander si ces succès même n'avaient pas été votre principal crime. Je ne veux pas m'arrêter à cette pensée, bien que je n'ignore pas que le cœur humain est insondable dans ses abîmes.

Est-ce que la propriété de votre école était mal assise ? Mais cette propriété est fixée par un testament indiscutable, et ce n'est ni au sequestre, ni à je ne sais quel établissement attributaire qu'elle doit aller.

Des cendres du testateur, M. Bertier, qui reposent dans la chapelle profanée, en sont le garant ; et, vous l'avez dit en termes saisissants, cher monsieur le Supérieur, s'il avait pu se lever de sa tombe, avec quelle énergie ce vénérable prêtre n'eût-il pas protesté contre la violation et le mépris de ses volontés les plus formelles !

Ce n'est pas seulement au lieu et place des morts c'est au nom des vivants que j'élève ma protestation la plus énergique contre la violation du droit de propriété qui vient de se commettre ; au nom de ces chers enfants arrachés à vos bras et à votre cœur ; au nom de leurs familles honorables violentées dans leurs libertés et frustrées dans leurs espérances ; au nom de tant d'anciens élèves, de tant de prêtres, l'honneur de mon Diocèse ; en votre nom, chers Messieurs, à qui l'on voudrait ravir le droit qu'a tout citoyen de se dévouer et de se rendre utile à son pays ; au nom de cette ville de Dinan, qui m'est si sympathique et si chère, dont on lèse les intérêts et à laquelle on inflige une honte quelle ne mérite pas.

Oui, une honte et un déshonneur ; car si aucune des raisons que je viens d'invoquer pour justifier votre expulsion ne subsiste, comment la qualifier ? C'est un abus de pouvoir, c'est un acte arbitraire et de tyrannie, c'est une spoliation.

Or, tout cela, dans une société civilisée, entraîne une flétrissure. Cette flétrissure s'aggrave, dans l'espèce, de raffinements de barbarie que rien ne peut excuser, et qui ont soulevé, par leur malhonnêteté, la réprobation de ceux-là même qui ne sont pas d'ordinaire avec nous.

Ces violences, on pouvait les éviter. Il n'y avait qu'à procéder un mois plus tôt. Il n'y avait qu'à prévenir la rentrée. Il semble qu'on les ait voulues. Y a-t-il donc un charme étrange, une saveur malsaine dans les vexations exercées contre autrui, dans la dilapidation de ses biens, dans les atteintes contre sa personne, qu'on n'ait pas voulu s'en priver.

Votre noble attitude, mes bien chers Messieurs, vos fières paroles, cher Monsieur le Supérieur, celles de M. le Curé de St-Malo, le précoce courage de vos chers enfants qui n'oublieront pas cette date honteuse du 4 novembre 1907, et qui puiseront dans son souvenir, comme un heureux choc en retour, la résolution virile d'être de grands chrétiens et d'utiles citoyens ; l'indignation, les sympathies, les marques de respect et de dévouement, les hospitalités, après un déménagement homérique, de la partie saine de la ville, les vastes locaux mis à votre disposition avec un admirable désintéressement, et dont je veux exprimer ici ma personnelle reconnaissance tout cela a effacé dans une large mesure, la flétrissure, et a donné, une fois de plus, à votre Evêque, au milieu de ses deuils sans trêve, la joie de se sentir fier de ses prètres et de ses ouailles.

Maintenant, tandis que sous une autre forme, votre dévouement à l'enfance et à la jeunesse saura trouver son aliment, des revendications vont être exercées devant les tribunaux par les ayants-droits, et si solide est leur base juridique, que le dernier mot, je n'en veux pas douter, restera à la justice et le stigmate à la tyrannie.

Je vous bénis, chers Messieurs, d'un cœur plus affectionné et dévoué que jamais.

JULES-LAURENT,
Evêque de St-Brieuc et Tréguier.