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Le CVC n° 40 est entièrement consacré à la présentation de l'œuvre immense accomplie par le chanoine Charles Meinser comme Supérieur des Cordeliers. L'abbé Francis Delalande retrace la période au cours de laquelle les Cordeliers étaient occupés par l'armée allemande.

Les Allemands aux Cordeliers

Leur arrivée


Je renais de me « libérer ». J'étais revenu en effet à mon corps à Dinan (19e Dragons) sur l'intervention de M. le Supérieur et c'est là que je fus fait prisonnier. Quand M. le Supérieur apprit que les Allemands nous avaient « coffrés », il me fit passer par l'abbé Flaud (qui occupait à cette heure tragique le poste de gendarme à Dinan) ma soutane. Je revins donc aux Cordeliers le lendemain sans histoire, juste pour recevoir un capitaine et deux lieutenants allemands que je trouvai à la Conciergerie. Mathutin était prostré et muet. Il me fit signe de les conduire chez le Supérieur. Je précédai ces « Messieurs ». Je frappai. « Entrez! » Le Supérieur composait à ce moment des listes de compositions. Je fis signe aux trois officiers. Ils entrèrent. Le Supérieur ne les regarda pas et continua son travail. La porte était restée ouverte et j'ai pu assister à la scène, de la pénombre du couloir. Ils étaient tous les trois devant le bureau ,et hachaient en mauvais français : « Nous venons, Monsieur le Director, pour occuper votre maison... ». Le Supénieur ne bronchait pas et écrivait toujours. Il semblait très indifférent.

Un long silence répondit à la requête des officiers. Puis le Supérieur se leva brusquement et dans un allemand impeccable (du moins je le suppose à la rapidité de son élocution) il répondit aux allemands sans hésitation et sans leur donner le temps de se ressaisir. Les officiers, avaient rectifié la position et... ils saluaient. La scène était poignante. Je ne sais pas ce qu'il leur dit. Ce fut assez long et incisif. Puis il s'inclina avec une espèce de sourire. Les officiers, dirent trois mots en allemand, mais le Supérieur les avait déjà reconduits à la porte. Un peu décontenancés, ils reprirent le chemin du retour. La partie était gagnée.

L'après-midi, vers 4 heures me semble-t-il, les allemands arrivaient. Le Supérieur les attendait appuyé au puits de la Cour d'Honneur. Un sous-officier les fit arrêter et vint sans doute, prendre ses consignes. Ça ne tarda pas. Le Supérieur dirigea la manœœuvre en donnant des ordres en allemand avec cette voix que vous devinez. Les bottes allemandes emboitèrent le pas dans lesdirections indiquées. Ceci je le vois encore comme si c'était hier. Les soldats regardaient le Supérieur en passant, un peu comme à la revue on fixe le commandant d'armes... Ils allèrent prendre position dans la Cour des Moyens où ils abandonnèrent leur barda. Puis ils montèrent dans les dortoirs qui leur étaient assignés, par l'escalier du Capitole. Les officiers occupèrent ]es classes du rez-de-chaussée...

Le soir, ils évacuèrent en grande partie, pour revenir « occuper » le lendemain. Mais dans la nuit, M. Casanova, le plâtrier, bouchait certaines issues et portes de communication.

Evidemment, à table, nous aurions aimé avoir des détails, mais peine perdue. On avait droit à des phrases de ce genre : « Mais oui, vous savez, le brave commandant est de Bavière...
je vois très bien le pays... J'y suis allé étant jeune » (Description du pays du brave commandant — Souvenirs de la guerre 14-18, etc...). Mais, pendant ses loisirs, il l'a redit plus tard, le Supérieur bûchait l'Allemand. Et il avouait avec cette franchise qui respirait l'humilité : « J'ai peut-être cet avantage sur les interprètes, c'est que je « pense » en Allemand. Et je me sers du style imagé qui est le langage populaire... C’est le génie des langues. »

La Poste allemande


Ce fut la « poste allemande » qui vint prendre possession des bâtiments. Le capitaine était un bon bonhomme de postier que le Supérieur appelait « Ce bon Capitaine ». Le matin, avant l'ouverture du Bureau, il se promenait dans la Cour Intérieure les mains derrière le dos ; et le Supérieur en passant le saluait d'un « guten morgen » et il y avait un brin de causette, d'où le Supérieur tirait toujours une conclusion « très pratique ». Le lieutenant était un grand type mince et neurasthénique, pas commode et très « Hitler ». La poste était dans la salle des Fêtes et le bureau du Capitaine dans la première classe à droite au-dessus.
Les camions et voitures postales étaient sous le préau actuel des moyens et sous des hangars appuyés au mur du jardin.

Quand arrivait l'heure des ténèbres, on voyait le Supérieur se glisser furtivement dans la cour des camions. Il avait dans sa poche quelques tablettes de chocolat qu'il donnait à la sentinelle, et en retour il recevait de l'essence que la sentinelle apportait dans un « no man’s land », où, très décontracté, le Supérieur venait chercher le bidon.
La Poste allait à Saint-Brieuc et à Rennes... Et, « ma foi, vous savez », on vit le Supérieur revenir deux ou trois fois à bord du camion postal. C'était vite fait et pour pas cher...

C'est au temps de la Poste que se passa le fameux incident qui faillit nous coûter cher...
Un beau matin le bon Capitaine postier trouva, pendue à la poignée de la porte de son bureau une feuille de papier copie quadrillée ainsi composée :



Fureur du bonhomme qui arriva chez le Supérieur, rouge, de colère et la parole coupée...

Le Supérieur, voyant tout de suite de quoi il s'agissait, sembla plus en colère que lui et déclara : « C'est épouvantable ! » Cela calma le capitaine. Le lieutenant arpentait la cour blême de colère... Le Supérieur n'en menait pas large.
Alors commença la tragédie.
Qui avait fait cela ?
« Il fallait découvrir le coupable », déclara le Capitaine. Alors on se lança dans la graphologie. Tous les élèves fournirent une copie et, feuille par feuille, on fit la comparaison avec la fameuse copie incendiaire (à noter que tout sur la copie était en lettres d'imprimerie). Après un travail de titan, on conclut que ce n'était pas rentable !
Alors le capitaine eut cette idée peu géniale de vouloir punir le collège en renvoyant tous les élèves. Ce n'était pas du goût du Supérieur qui ne voyait pas du tout comment il aurait récupéré les élèves mis en vacances pour un temps illimité et que les parents auraient remis en pension ailleurs.
Alors il persuada le bon capitaine que la meilleure manière de les punir était de les garder au collège, de les priver plutôt de vacances, en attendant de découvrir le coupable...

Alors tous les jeudis, externes et pensionnaires allèrent en promenade » (?) quatre par quatre à travers la ville, et faisaient figure de victimes du Régime hitlérien..
Les vacances de mardi gras arrivaient, et pas de coupable à l'horizon.

Un matin, le Supérieur s'en alla à la Kommandantur, rue de Brest, avec un élève à l'air un peu niais, et eut lieu l'interrogatoire du prétendu coupable. Devant le Commandant et tout son Etat-Major, le pauvre gosse eut à répondre de son identité... On n'a jamais su exactement ce qui lui fut demandé sauf cette question très subtile de la part du Commandant • « Aimes-tu Hitler » ?
— « Un peu » répondit l'élève. On n'en sut pas davantage...
Ce dont je me souviens, c'est que le lendemain midi le Supérieur paraissait au réfectoire où nous mangions tous ensemble. « Benedicité ». « Dominus... »
« Mes chers enfants, vous pourrez faire ce midi vos valises pour le départ en vacances des jours gras. »
Alors tous ces garçons qui, depuis des jours, vivaient sous pression et dans l'insécurité et se voyaient condamnés à rester là pendant combien de temps (et je ne parle pas de l'inquiétude des familles !) ; tous ces garçons se déchaînèrent : ce fut un tonnerre d'applaudissements, de hurlements joyeux... Enfin vous devinez le spectacle qui touchait au délire...

Comment les affaires s’étalent-elles arrangées ? Mystère ! Qui était le coupable ? Mystère ! On a toujours pensé que ce pauvre garçon était la victime innocente qui, sans risque et avec toutes garanties, avait prêté son air niais à la comédie allemande.


Je me souviens aussi de cet autre fait spectaculaire arrivé à la Conciergerie. Un gros camion allemand voulut passer par le grand portail ogival. C'était trop étroit. Le chauffeur voulut forcer et se coinça dans la porte en bois qui céda, alors que l'un des petits piliers prenait un choc sérieux. Le camion fit marche arrière! Le Supérieur est alerté ! Vous comprenez bien qu'une affaire de matériel stupidement abimé ne pouvait passer Et je le vois encore attrapant le chauffeur allemand par les revers de la capote et, dans un style qui semblait dire « sale indidvidu, je vous dénonce à vos chefs! », envoyer au malheureux soldat une algarade qui n'était pas piquée des vers. Ceci se passait à la Conciergerie et les passants qui voyaient cela pensèrent que la dernière heure du Supérieur était arrivée...

Il y eut pas mal de changements dans les formations d'occupation. Nous~ eûmes des S.S. Un contingent qui partait en Russie. Je vois encore les paquets de chaînes qui étaient destinées à faire pare-neige sur les roues des camions. Ici, période assez neutre ; on ne parlait guère à ces gens là.
Aucun échange n'était possible ni en paroles ni en nature ! Il fallait filer doux !Le « bon Capitaine » était parti en Russie avec sa poste et son triste lieutenant.
Le Supérieur invita un midi un grand officier à manger avec nous au réfectoire. C'était pendant les vacances. Dieu merci : c'était l'Aumônier de la Place. Un prêtre charmant et qui, discrètement, fit comprendre sa difficile mission… Il organisa des messes pour les soldats allemands Catholiques à la chapelle.

Des lits à la chapelle !…


Je songe aussi à l'incident diplomatique dont le Père Garancher fut l'auteur....

« Nous » avions acheté des lits. Et les lits arrivèrent. Mais comme les allemands avaient un esprit de recueillement très marqué, il ne fallait pas débarquer les lits tout neufs en pleine cour intérieure. Alors le Supérieur avait trouvé l'astuce le camion colla son arrière à l'entrée de la chapelle et on mit les lits en fer dans la Maison du Père… sous bonne garde. Quant tout fut fini, le Supérieur alla négligemment faire une petite visite au bon Dieu et à ses lits, puis revint dans la cour entretenir l'officier allemand pendant que Robert et son équipe dissimulaient les
lits en attendant l'heure propice du soir pour les monter au grenier par le réfectoire (chapelle étude des petits réfectoire - couloir - escalier tout était calculé). C'est alors que le Père Garancher, qui a un flair spécial, fut faire sa prière et, tout en éternuant sept fois, découvrit les lits…
(Ici je ne sais pas bien si c'est à ce moment là ou au moment où on déchargeait les lits.)
Ce que je sais, c'est que le Père Garancher vint en détective prévenir le Supérieur devant les Allemands qu'on avait apporté des lits et qu’on les débarquait à la chapelle.
Le Supérieur l'envoya sur les roses ! On prétend que le Père Garancher n'a jamais compris pourquoi !
Il faudrait pouvoir filmer, ou plutôt passer sur écran ce film invisible qui nous dévoilerait tous les tours joués si finement par le Supérieur aux allemands... Il appelait cela de la « récupération » et c'était vrai. Et quand on le voyait descendre de son bureau avec un sourire ensoleillé, se frottant les mains et cherchant à parler avec les officiers, on soupçonnait que Hitler allait y perdre quelque chose ; mais personne n'était au courant… C'eût été trop imprudent.
Parmi les plus belles pages de sa vie, il y aurait le récit de toutes ses interventions auprès des autorités pour la défense des prisonniers civils, leur retour de captivité… les mamans, les épouses éplorées qui venaient solliciter de sa part une intervention. Alors il partait, fébrilement, à la Kommandantur. Ah ! il devait en dire des Are Maria tout le long des rues et en attendant son tour…

Qui dira le nombre de services qu'il a rendus, les démarches qu'il a osées ! Il revenait parfois déçu. Mais il remettait ça.

Et quand la bataille commença sur LanvalIay, ce fut encore un coup dur ! Le Commandant de la Place, qui était dans le civil orqaniste de la Cathédrale de Mayence, ne voulut rien savoir pour déclarer Dinan ville ouverte. Il eut avec le Supérieur des minutes angoissantes.
Je ne sais plus comment le Supérieur intervint pour faire dire aux Américains qu'il n'y avait plus qu'une poignée d’Allemands dans Dinan, et qu'il fallait éviter le massacre que l'aviation était sur le point d'entreprendre.