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"La vie de l'École" dans "Écho des Cordeliers", pages 12 à 14 :

La Libération : août 1944

Le 6 juin 1944 se déclenche l'attaque anglo-américaine sur la Normandie. Deux jours après – coïncidence, c'était encore au lendemain de la Confirmation – les autorités françaises ordonnent le licenciement, et les élèves partent précipitamment. Une vingtaine toutefois, la plupart de la Manche, sont coupés de leur famille. Nous les gardons quelques jours aux Cordeliers, mais l'asile n'est pas sûr. M. le Maire de Plumaudan nous propose le château de la Vallée, à 14 km de Dinan. M. l'Économe a vite fait de charger des lits et une cuisine sur une charrette, et nos jeunes colons se réfugient là-bas, bien à l'abri, pour un séjour de près de deux mois.

Les Américains avancent toujours : les voilà sur la rive droite de la Rance. Le 2 août, date inoubliable, ils commencent de Saint-Solen le bombardement de Dinan. Des centaines d'obus du gros calibre de 105 tirés par des chars d'assaut, arrosent la ville. Le quartier de l'école des Cordeliers, du côté de la rue de la Garaye, est particulièrement atteint. Enfermés dans la grosse tour ou terrés dans un abri, trente professeurs, religieuses et grands élèves subissent quatre jours de mortelles angoisses jusqu'au départ des derniers Allemands et à l'entrée des Américains, le matin du dimanche 6. Si en fait le bombardement massif n'a duré que la journée du mercredi 2, la peur de le voir à chaque instant reprendre, s'accompagner peut-être d'un arrosage de bombes par avion, rend la vie intenable. D'ailleurs le canon tire encore par intervalle, les ponts minés par les Allemands sautent successivement : le grand viaduc est coupé le dernier samedi soir.

Quand on fait le bilan à l'école, Dieu merci, tout le monde est sain et sauf ; mais Dinan compte 21 morts. Une vingtaine d'obus cependant sont tombés sur nos bâtiments ; quelques-uns n'ont pas éclaté, mais les autres ont causé de grands ravages. La chapelle est dans un état lamentable : les trois grandes verrières de l'abside sont anéanties ; le meneau de celle du milieu a broyé dans sa chute la voûte de la chapelle absidiale de Saint-Joseph, dont le chevet extérieur d'ailleurs, également atteint par un projectile, est mutilé. La voûte de chœur est criblée d'éclats ; le maître-autel, le pavement de mosaïque du sanctuaire, les stalles, la sacristie sont également endommagés ; 167 panneaux de vitraux crevés, dont un certain nombre, ceux des petites chapelles notamment, sont entièrement détruits. Les obus qui ont éclaté dans le grand jardin ont déchiqueté bon nombre de fenêtres. Mais les plus gros dégâts se situent dans la cour intérieure. Sur le bord de la grosse tour, un obus a creusé un trou énorme dans la toiture du dortoir Saint-Pierre, et, traversant le plancher, a saccagé le dortoir Saint-Louis et son matériel. Un autre a démoli toute la moitié inférieure de la seconde tour qui menace de s'écrouler. Le vieux dortoir Saint-Roch* (1er étage), auquel celle-ci donne accès, a également beaucoup souffert : une partie des fenêtres, le plancher et le plafond sont saccagés. Le dortoir neuf du bâtiment de l'infirmerie est béant, éventré sur la façade Est, et la toiture de la salle des douches est à refaire. La maison des religieuses et le préau de gymnastique qui l'avoisine ont souffert. La maison du repassage (maison Besnier) et le préau de la cour des petits sont gravement endommagés. Il en est de même de la maison Lechapelier, derrière la chapelle. Traversant le grenier du bâtiment du cloître, un obus a causé de sérieux dégâts dans deux des classes neuves. Dans la cour des moyens, le mur Nord est largement troué ; les classes qui bordent cette cour ont reçu de nombreux éclats : portes, fenêtres, matériel s'en ressentent. Ne parlons pas des carreaux cassés : le total est d'environ 1 300.

Et cependant, nul ne le peut nier, la Providence nous a gardés. La Sainte-Vierge, à qui la ville de Dinan faisait vœu le 27 juin de se rendre en pèlerinage à Nazareth si elle était épargnée, à qui nous-mêmes érigions dans ce but, sous le cloître, le 25 mai, la gracieuse image de Notre-Dame du Bon Accueil, a protégé les siens. Qu'on se souvienne des épreuves de la Normandie et des grands ports de Bretagne.

Dès le péril passé, en août et septembre, on s'est attelé à l'œuvre. Activement, ingénieusement, malgré la pénurie de matériaux, M. l'Économe et nos dévoués entrepreneurs de Dinan ont remis sur pied la vieille demeure : murailles, toitures, cloisons, planchers, portes, fenêtres et vitres, tout s'est progressivement restauré. Il a fallu du temps pour venir à bout de tout cela, mais dès octobre 1944 la rentrée pouvait se faire, la plus forte que nous ayons jamais connue, puisqu'elle atteignait près de 700 élèves et obligeait à créer un troisième réfectoire.

Dans la suite, aux grandes vacances 1945, on a repeint les classes neuves, commencé la réfection des planchers des classes anciennes, et terminé la nouvelle infirmerie située au premier étage du bâtiment neuf et restée en chantier depuis quatre ans. Cette belle et confortable construction, aménagée avec tout le confort moderne, décorée de peintures rustiques capables d'égayer les malades les plus moroses, pourvue également d'une petite chapelle, est une véritable réussite. La salle du rez-de-chaussée du bâtiment est la plus vaste, la plus claire et la plus gaie de toutes nos études, et le grand dortoir* du second étage domine la vallée de la Rance : c'est le plus beau point de vue de l'école.

Entre temps on a pu pourvoir de lits neufs et de petits meubles très commodes les dortoirs des grands, et suppléer ainsi le matériel anéanti ou disparu.

Le dernier épisode des restaurations a été la mise en place des trois magnifiques verrières du chevet de la chapelle, à Pâques 1946. Les sujets, Jésus et les enfants, d'Avaugour quittant Saint-Louis, le miracle de saint Charles de Blois, sont les mêmes qu'anciennement ; mais quelle différence dans la présentation, le dessin, le coloris ! C'est un poème d'or et de lumière, une évocation vivante et parlante. Mieux qu'une description, ces verrières demandent une visite. Terminons notre chronique en vous invitant à venir les admirer, si vous ne l'avez déjà fait, vous qui avez contribué à leur érection. Votre cher collège vous attend ! Il n'oublie pas ses anciens ; il garde fidèle votre souvenir.