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NOTRE ÉCOLE ET SON HISTOIRE

L’an dernier nous nous sommes livrés à une comparaison entre l'école d'aujourd'hui et celle que nous avons connue voilà 10, 20, 30 ou 40 ans. Nous avons pu constater quel long chemin a été parcouru en peu de temps dans l'évolution des mentalités, les méthodes d'enseignement et d'éducation. L'école reflète la société de son époque, ce qui comporte des raisons diverses de se réjouir et de regretter, de craindre et d'espérer.

Aujourd'hui, je vous propose une remontée vers le lointain passé de notre école dans un rapide survol à travers les siècles. Car elle n'est pas née d'hier pas même seulement, comme on le pense habituellement, au début du siècle dernier, ce qui serait déjà un âge respectable, malgré son merveilleux pouvoir de rajeunissement. Ceux qui l'installèrent dans cet antique couvent des Cordeliers avaient bien conscience de continuer l’œuvre à laquelle ils avaient travaillé dans d'autres locaux, jusqu'au jour où le gouvernement révolutionnaire leur imposa par la force de se disperser.

Si l'interruption n'avait duré que quelques mois, il n'y aurait évidemment pas de question : c'est bien la même école qui aurait repris ses cours. Une suspension d'activité même de 10 ans, imposée par la violence, ne détruit pas davantage l'identité d'une institution, animée, après comme avant, par les mêmes personnes, sous la même autorité, dans le même but et le même esprit. Or on peut suivre, sans aucune autre interruption, l'histoire de notre école pendant quatre siècles et demi.

« Elle existait, rapportent les documents dès le temps des ducs de Bretagne et avant l'union de la Province à la couronne » qui eut lieu, comme chacun sait, en 1532. Même, parlant en 1534 de réparations faites à la maison qui l'abritait, on soulignait que déjà cette maison servait anciennement de collège.

Dépendance du Prieuré de St-Malo, elle a donné son nom à la rue où elle se trouvait et qui,depuis lors s'appelle toujours : "Rue de l'Ecole". Elle a occupé successivement plusieurs locaux dans cette même rue. Faut-il y voir un présage ? En 1734 toujours dans cette même rue, elle loua pour cent livres par an une maison qui faisait partie du couvent des Cordeliers. 70 ans plus tard, c'est tout le monastère qu'elle occupait. En attendant, elle demeura là 38 ans. C'était encore un assez long bail. Celui qui suivit fut beaucoup plus court : 4 ans seulement, cette fois au bas de la rue du Champ, dans une ancienne boutique de chapelier qui fut la maison natale de Duclos Pinot, une célébrité dinannaise : Président de l'Académie Française, au nombre des philosophes et amis de Voltaire.

Elèves et Régents (professeurs) logeaient en ville. Néanmoins, cet immeuble de la rue de la Ferronnerie était bien exigu pour une école qui, déjà 10 ans auparavant en 1763, comptait 245 élèves ainsi répartis : 138 en humanités, 63 en philosophie, 44 en théologie. C'était, on le voit, plus qu'un collège secondaire, un grand séminaire.

La boutique du chapelier n'offrait évidemment qu'une installation provisoire. L'évêque de St-Malo dont dépendait alors Dinan, Mgr des Laurents, proposa une autre solution qui procurait enfin au collège tout l'espace nécessaire.

Il existait rue de Léhon un monastère de religieuses bénédictines, placé sous le patronage de N.D. de la Victoire. Leur couvent ayant été très endommagé par un grave incendie et n'étant plus que 12, les religieuses demandèrent à l'Evêque de les envoyer dans les diverses communautés. Mgr des Laurents accéda à leur désir et se chargea de toutes les dépenses, dettes et entretiens. Il pouvait alors disposer de leurs locaux qu'il s'engageait à réparer. C’est là qu'il installa le collège : il avait promis d'en faire « le plus beau et le meilleur peut-être de la Province ». On aménagea des classes, on construisit des chambres, des dortoirs. Les travaux durèrent jusqu'à la rentrée 1777. L'évêque paya tous les frais. « Par ce bienfait, écrivait Ogée, la ville de Dinan va prendre un nouvel éclat et égaler en quelque sorte celles de Vannes, de St-Brieuc »...

La communauté de la ville en exprima sa reconnaissance en ces termes : « Elle supplie Sa Grandeur d'honorer cet établissement de son nom et de faire placer ses armes sur le frontispice du Collège, avec l'inscription en-dessous  :
Collegium episcopale Lanrentianum Dinannense ». Ce qui fut gravé sur le portail d'entrée.

Cette inscription a disparu depuis longtemps et pour cause  : on lui a substitué celle que nous lisons de nos jours « Ici ont étudié Chateaubriand et Broussais »... A la vérité Chateaubriand a dû y faire un séjour très bref, au moment où Mme de Chateaubriand ne sachant plus que faire de son fils après ses études à Rennes puisque la carrière maritime était close, voulant en faire un clerc et ayant pour lui la vocation, elle le confia aux Régents de Dinan... Il évoque ce temps où il « barbouillait la matière d'un thème latin sous la dictée de l'abbé Duhamel », le séjour dura peu ; l'influence de Dinan sur son génie paraît négligeable, mais son prestige a servi Dinan et son collège.

Broussais, lui, passa 6 ans dans le collège des Laurents. Ce futur médecin dont les méthodes thérapeutiques devaient faire école et le rendre célèbre, fut un condisciple de Chateaubriand. Celui-ci dans les "Mémoires d'Outre Tombe" plaisante son ancien camarade au sujet de la pratique de la saignée qu'il préconisa d'une manière excessive : « on menait les écoliers baigner dit-il, tous les jeudis, comme les clercs sous le Pape Adrien 1er ou, tous les dimanches, comme les prisonniers sous l'empereur Honorius. Une fois je pensais me noyer, une autre fois, M. Broussais fut mordu pas d'ingrates sangsues imprévoyantes de l'avenir ».

Un autre ancien élève de l'école de Dinan, qui, lui aussi, connut son heure de célébrité dans la région : Charles Néel de la Vigne racontait également avec complaisance, au soir de sa vie d'octogénaire, les souvenirs de ses 9 années de collège. Il parle d'abord d'un régent fantasque « portant perruque de travers : les écoliers en tiraient la conséquence de la probabilité de quelques scènes bizarres. En effet, alors, il se mettait des lubies dans la tête, faisait agir parfois la férule ». Mais il parle avec admiration de l'abbé Bertier qu'il eut comme professeur de 3ème et probablement de seconde. « M. Bertier, dit-il, jouissait de la réputation d'un homme distingué par son savoir. Sa manière plus méthodique, ses explications claires et précises, me firent faire quelque progrès. Mon goût pour la littérature alla croissant... Je dévorais Fénelon, Bossuet, Flèchier Bourdaloue, Massillon, Montesquieu, Pascal… » Son enthousiasme était tel qu'après ces deux années de philosophie, il demeura une année encore au collège et cette fois comme interne « je n'eus qu'à m'applaudir de cette résolution : cette année là déveIoppa et améliora mon bagage latin ».

En 1786 fut nommé un nouveau principal, M. Picot de la Clorivière, esprit cultivé qui se plaisait à lire Homère et St-Jean Chrysostome. Ancien Jésuite – sous des pressions politiques, le pape Clément XlV avait été amené à supprimer la compagnie en 1773 – il devait être plus tard l'instrument providentiel du rétablissement des Jésuites en France. Ses méthodes d'éducation qui étaient celles de la Compagnie de Jésus, sa culture, son esprit surnaturel, sans parler des dons généreux qu'il fit à l'école grâce à sa fortune personnelle, augmentèrent le rayonnement du collège.

On était à la veille de la Révolution. Dès le début de l'effervescence, il sentit venir l'orage. Autour de lui tous ne partageaient pas ses craintes, certains des professeurs comme beaucoup d’autres prêtres étaient favorables aux idées nouvelles. Les élèves surtout étaient pris dans les tourbillons d'enthousiasme.

La séance du 4 août qui abolit les privilèges met le comble à la ferveur des patriotes dinannais qui envoient à l'assemblée une adresse de félicitations. Echevins, habitants et jeunes citoyens de la ville de Dinan signent l’adresse.

Les événements se précipitent. La garde nationale ramène Louis XVI à Paris, les Dinannais s'emballent, une autre adresse à la Garde nationale où il est fait encore mention expresse des jeunes citoyens.

Un événement local allait attirer d'une manière toute spéciale l'attention des collégiens. L'Assemblée avait décidé de substituer aux anciennes provinces la division du territoire national en départements, puis des départements en districts. Or les élections du district de Dinan se firent dans l'église du collège. Elles eurent lieu les 14, 15, 16 et 17 juin 1790. Chaque séance fut annoncée matin et soir par un coup de canon...

Pour permettre aux élèves de se réjouir comme il convenait de cet heureux événement, on fit, dès le premier jour une démarche de nature à leur rendre la Révolution encore plus sympathique. L'assemblée, dit le procès-verbal, députa MM. Bameule, de la Chabossais, Cathenos auprès du Père de la Clorivière, supérieur pour le prier d'accorder un congé de trois jours à commencer de demain matin jusqu'au jeudi soir inclusivement. Le supérieur ayant accédé à la demande, à l'issue de la messe d'action de grâces célébrée dans l'église St-Malo, au milieu des sonneries de cloches et dans le bruit du canon, un jeune élève de 4ème, délégué de ses camarades, s'adressa à l'assemblée en ces termes : « Messieurs, pénétré de la plus vive reconnaissance, je viens remercier cette auguste assemblée de la grâce qu'elle a bien voulu nous accorder. Nous redoublerons nos efforts pour mériter la continuation de ses bienfaits... Nous la regarderons toujours comme notre mère qui nous a fait espérer l'avenir le plus heureux : "Vive, Vive les Restaurateurs de la Liberté" », les écoliers ont toujours aimé les congés et gratifié de chaleureux vivats ceux qui ont la bonté de leur en accorder.

On ne saurait mettre en doute la sincérité d'un discours aussi bien senti. Une autre fois déjà à la nouvelle de la prise de la Bastille, une délégation avait obtenu un congé de deux jours pour les élèves du collège. Comment ne pas aimer un mouvement qui apportait de pareils avantages ?

Mais l'enthousiasme avait des racines plus profondes. L'influence d'une ambiance générale, une évolution de la mentalité à laquelle la jeunesse devait être plus particulièrement sensible.

Bientôt ce fut la fête de la Fédération. La joie devint alors du délire. L'anniversaire du 14 juillet fut magnifiquement célébré à Dinan. La cérémonie commença à 10 heures du matin par une distribution de plus de 3 000 pains aux pauvres… A midi 21 coups de canon et toutes les cloches annoncèrent l'acte essentiel de la journée… Le maire, le colonel de la milice, le procureur de la commune, firent serment sur l'autel de la patrie juché sur une estrade à l'endroit où s'élève le tribunal… Dans leur ferveur les écoliers voulurent prononcer et le serment et un discours. La harangue composée par un élève de philosophie du nom de CARISSAN fut transcrite sur les registres de la municipalité… Voici quelques passages les plus suggestifs :

« Messieurs, frappés d'étonnement et d'admiration par tout ce qui émane de la sagesse des représentants de la Nation, pénétrés, autant que la faiblesse de notre esprit et de notre âge nous le permet, des principes sacrés qui ont dicté ses immortels décrets ; enflammés de la reconnaissance la plus vive pour ses travaux précieux, nous venons dans ce jour solennel, déposer sur l'autel de la Patrie l'offrande de nos hommages et de notre dévouement à cette auguste assemblée... Nous allons célébrer les heureux efforts du patriotisme sur l'hydre du despotisme ministériel et féodal, l'empire de la Raison écrasant celui des préjugés barbares et antisociaux, la sagesse des bons citoyens confondant tous les ennemis de la chose publique, la liberté reconquise et triomphante… » …La soirée se termina par une fête populaire. A 9 heures un feu de joie fut allumé place du Champ... pendant que la foule transportée d'enthousiasme criait « Vive le Roi, Vive la Nation, Vive la Liberté ». Puis on dansa au son du tambour.

Tout ceci n'était pas particulièrement favorable aux études... Un certain nombre d'élèves s'étaient enrôlés dans la milice nationale dont les réunions se faisaient d'ailleurs dans la chapelle du collège… Le Principal avait essayé de faire attribuer un autre local à la milice et d'interdire l'accès de celle-ci aux élèves, mais on lui répondit que le comité ne pouvait s'opposer à leurs désirs…

Bientôt l'évolution rapide des événements allait faire se retourner totalement l'atmosphère de confiance et d'enthousiasme unanime de ces premiers jours. En septembre, l'assemblée constituante votait en effet la Constitution civile du clergé. Les professeurs refusèrent de prêter serment ; les élèves suivirent l'exemple de fidélité de leurs maîtres. En conséquence, un arrêté départemental ordonna la dispersion des professeurs. La ville de Dinan qui tenait à son collège aurait voulu surseoir jusqu'aux vacances qui commençaient à la mi-août, mais une lettre du district la rappela à l'ordre. Le 18 juillet le maire en donna lecture à ses collègues « en corps et sur le champ », l'assemblée municipale se transporta au Collège pour « annoncer aux élèves en classe qu'ils peuvent jouir des vacances ordinaires... » Il était 9 heures du matin, ce fut le dernier jour du collège des Laurents.

C'est une belle histoire que celle du ministère caché des professeurs et de beaucoup d'anciens élèves, devenus prêtres, durant ces années de persécution religieuse. Il y eut même des martyrs parmi les anciens élèves : 5 ont été guillotinés, 3 autres ont versé leur sang pour la cause de Dieu sous les coups des soldats.

Il nous restera à parler la prochaine fois du Père BERTIER dont nous avons le plus de détails sur sa déportation à Rochefort sur les pontonts. Il fut, en effet, le fondateur des Cordeliers dans des conditions que nous rappellerons et qui manifesteront que notre établissement en ces Cordeliers est l'aboutissement d'un long combat pour l'enseignement chrétien.

E. Gautier.

Le CVC n°3 de juin 1974 propose une présentation de l'histoire de l'École des Cordeliers, depuis son origine, rue de l'École, jusqu'à la fin du collège des Laurents installé dans le couvent des Bénédictines, rue de Léhon.

L'abbé Elie Gautier, passionné par l'histoire de l'école dans laquelle il a fait ses études et où il a enseigné, se plaît à apporter des détails et anecdotes peu connus.