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Bénédiction de la Première Pierre de la Chapelle des Cordeliers. — 4 Juin 1901

(Semaine Religieuse de Saint-Brieuc, Indéndant Dinannais, Union Malouine et Dinannaise, etc.)

 

 

On a donc pour une journée suspendu les travaux de !a nouvelle chapelle.
Les pierres se sont arrêtées de monter ; l’harmonieuse musique du granit qu'on taille et qu'on sculpte s'est tue ; tout le mouvement ordinaire et le bruit coutumier du chantier s'est apaisé outils et ouvriers ont cessé leur rude labeur jusqu'à demain.
Cependant les murailles inachevées se pavoisent, se couronnent de drapeaux aux gaies couleurs, se tapissent d'écussons armoriés ; les échafaudages eux-mêmes reçoivent à leur sommet des bannières ; des mâts se dressent porteurs d'oriflammes.
Ici une tribune a été élevée.
Là, sur une tenture rouge retenue sur mur par un heaume et des gantelets de fer se détache une élégante vitrine où reposent, retrouvés dans les fondations, les deux cœœurs de Sébastien de Rosmadec et de Françoise de Montmorency, sa mère, vieilles reliques , vieux témoins des jours passés.
Et pour mieux les évoquer encore ces jours d'autrefois, deux gentils pages (MM. Jean Douard et René Lemoyne), debout sur des socles de colonnes, montent la garde autour des cœurs, bravement, comme des gentilshommes.
Tout entière, la jeune chapelle s’est parée.
•Mais qu'avait-elle besoin de décoration ?
Elle est à peine née, mais déjà n’est_elle pas toute resplendissante dans sa blancheur, toute gracieuse dans la pureté de ses lignes, tout éclatante sous le soleil qui la dore et l'azur du ciel qui lui sert de •fond ?
Là-bas, dans l’abside, une première colonne a surgi sur sa base, et au-dessus de la colonne bleue a fleuri un chapiteau blanc.
Toutefois, avant que l'édifice continuât ainsi de grandir il lui fallait les bénédictions de I'Eglise.
Avant de croître davantage, les murs devaient être arrosés d'eau sainte et retentir des chants
être sacres.
Car le monument, une fois achevé, n'est pas destiné à devenir la vulgaire demeure où l’homme s’abrite, mais la « maison de Dieu. »
Et c’est pourquoi l'Eglise a voulu qu'il y eût une spéciale cérémonie pour la bénédiction de la Première Pierre d'une église ;
Première Pierre qui sera bénite et sanctifiée afin qu'elle soit le fondement, la pierre angulaire du temple, afin que l’œuvre commencée s'achève pour la gloire de Dieu, afin que le travail n'ait pas été fait en vain, comme s'il avait été entrepris sans Dieu, afin que les fondements soient assis dans les montagnes saintes...
Sur une estrade ornée on a placé la première pierre de la future chapelle des Cordeliers, en attendant qu'après les rites liturgiques elle aille prendre sa place dans le mur de la chapelle centrale de l'abside.
Quatre croix rouges ont été gravées su la face taillée, et au milieu, simplement, la date de l'année: 1901.
Sur chaque autre côté, une croix.
A la face supérieure, on a ménagé un, excavation sur laquelle on cimentera tout à l’heure une plaque de plomb.
Mais auparavant, voici, sur la table, auprès de la pierre, un volumineux parchemin.
L'en-tête-porte la dédicace suivante des maîtres et élèves des Cordeliers à Jésus, la vraie pierre angulaire, et à Marie, leur Mère et Protectrice.

PIE JESV
FILI . DEI VIVI
TIBI SVMMO LAPIDI ANGVLARI
ET IMMOBILI . FVNDAMENTO
BEATAEQUE . VIRGINI MARIAE
MATRI NOSTRAE ET DOMINAE
RECTOR ET MAGISTRI
VNIVERSIQVE . ALVMNI
HVlVS . COLLEGII
SE TOTO CORDE
TRADENTES
IN PERPETVVM
FILIALITER . DEDICANT

Au-dessous, maîtres et élèves ont apposé leurs signatures.
Puis, au bas, se lit le procès verbal de la Pose et de la Bénédiction de la Pierre :

HVNC . PRIMARIVM . LAPIDE
AEDIS AD. DEI . O M GLORIAM
ET . IN MATRIS VIRGINIS HONOREM
IN LOCO . OLIM . FREQVENTATISSIMO
A . SOLO EXCITANDAE
EX DELEGATIONE . PETRI . FALLIERES
EPISCOPI . BRIOCENSlS
MARINVS . DAGORNE
VICARIVS . EIVS GENERALIS
SOLEMNI . RITV BENEDICTVM
MAGNA PIORVM TVRBA
CIRCVMSTANTE
AN . D MCMI PRID . NON IVNIAS
IN FVNDAMENTIS . POSVIT
EVGENIO LE FER . DE LA . MOTTE
COLLEGII HVlVS RECTORE
ERNESTO
LE . GVERRANNIC . ARCHITECTO
IOANNE CHEVALIER •. OPERIS DVCTORE

Ce procès-verbal est signé d'abord par ceux dont il fait mention et contresigné ensuite par les dignitaires ecclésiastiques présents ,et le poète Théodore Botrel.
Sur la pierre encore, une truelle et deux marteaux d’argent.
La cérémonie avait été fixée à 10 heures.
La vaste enceinte de la chapelle neuve se remplit bien avant l'heure.
La population dinannaise aime les Cordeliers et s'intéresse à l’œuvre de la chapelle : aussi est-on venu en foule.
La ville et les environs ont amené une affluence considérable.
A l'endroit où seront plus tard les chapelles absidales, ont pris place les élèves de l'Ecole. Là où sera l'autel, une croix étend ses bras et plonge dans le sol comme pour prendre dès maintenant possession de l'édifice. Là où sera le chœœur, sur la droite, est la Première Pierre. Dans tout le reste de la nef, jusqu'au futur portail, se presse l'assistance. Nous ne pouvons ni ne voulons citer aucun nom. Si nous le faisions, nous relèverions, à c6té de l’élite de la société, des noms plus modestes, mais non moins sympathiques.
On est venu aussi des châteaux voisins, on est venu de tout le pays, et même de loin.
De nombreux officiers jettent, de ci de là, les notes changeantes de leurs uniformes.
Les ouvriers aussi sont de la fête : ils se sont juchés sur leurs échafaudages.
Il y a même des curieux — et beaucoup — sur les murs et aux fenêtres des maisons voisines.
Nous voudrions •encore pouvoir nommer tous les membres du clergé venus soit de la contrée, soit de points plus éloignés du diocèse, soit jusque du diocèse de ReNnes. Mais impossible serait la tâche.
Cependant on nous permettra de faire exception pour un nom le R. P. Norbert, supérieur, des Franciscains de Saint-Brieuc. Il faisait plaisir de voir sa robe de bure et sa corde à nœœuds. Ainsi étaient vêtus, les bons Cordeliers du « cloistre » de Dinan, et le Frère d'Avaugour et saint Bonaventure.
On avait comme une vision du passé, et c'est bien la veille chapelle du monastère qui va rajeunir.
Nous nous ferions un reproche de ne pas mentionner M. Le Guerrannic, l'architecte éminent et très aimé que chacun sait, ainsi que le sympathique entrepreneur de la Chapelle, M. Chevalier.
Soudain un coup de canon inattendu jette la surprise — presque l'effroi — dans l'assistance et annonce le commencement de la cérémonie.

La procession, croix en tête, s’avance.
M. le chanoine Dagorne, supérieur du Grand Séminaire de Saint-Brieuc, en chape de drap d'or termine le long défilé des enfants de chœœur, des prêtres et des chanoines.
Délégué par Monseigneur notre Evêque, empêché de procéder lui-même, comme il l'eût désiré, à la bénédiction de la Première Pierre, M. Dagorne sait bien quel accueil on lui fait toujours chez ses Cordeliers, et avec quelle joie, cette fois-ci particulièrement, on le voit à l'honneur, lui qui fut si souvent à la peine.
Le silence s'est fait à l'apparition du clergé.
M. le Fer de la Motte, supérieur de l'Ecole des Cordeliers, monte alors sur l'estrade préparée à cet effet.
Nous ne saurions trop le remercier d'avoir bien voulu nous permettre de reproduire ses paroles de si belle envolée et si pleines d’à propos délicats et d'allusions discrètes :

MES FRÈRES,

Les ouvriers qui ont fixé les assises de la nouvelle chapelle des Cordeliers sur le granit breton se sont heurtés à des substructions plusieurs fois séculaires et •dont• l'aspect révélait le caractère religieux.
C'est qu’autrefois — nous l'avons souvent dit a nos élèves — il y a bien des siècles, sur ces collines qui dominent la Rance, au plus haut du fier Dinan, un vaillant chevalier, compagnon de saint• Louis, fixa sa demeure•. Lorsque d'Avaugour — c’était son nom — quitta la cotte de maille et revêtit la bure, sur cette terre que vous foulez aux •pieds s'éleva une chapelle. Ce fut celle des religieux Cordeliers. Elle vécut six siècles de gloire•
Mais la Révolution passa.• Ici, comme ailleurs, elle faucha tout et accumula ruines et deuils.
Elles étaient tombées ces voutes élancées qui invitaient à la prière ; défoncées, ces dalles sur lesquelles tant de chevaliers avaient prié et juré fidélité, absentes, les légendes des preux ; disparues, les armes des bienfaiteurs ; ruinées, ces murailles rougies par le sang du bon duc Charles de Blois… Puis — ô renversement des- choses — les cœœurs de Rosmadec et de Françoise de Montmorency reposaient• sous le sol d'un vulgaire réduit ; et vous, ô Chateaubriand, Beaumanoir, Coëtquen, Ferron, Botherel, Vaucouleurs... la prière des moines ne berçait plus votre dernier sommeil, et vos os humiliés ne tressaillaient plus aux hymnes chantés par vos fils triomphants.
Mais, en 1803, une école s'établit aux Cordeliers, et la chapelle en ruine est remplacée provisoirement par une salle de l'ancien monastère. Alors• que nous allons bientôt fêter ce centenaire mémorable, notre évêque a jugé qu'un provisoire séculaire serait un contre-sens. Il faut ressusciter un passé si glorieux. Vite, à l’ouvrage !
Voilà pourquoi, mes Frères, vous êtes convoqués aujourd'hui pour inaugurer solennellement cette heureuse restauration.
A vrai dire, la première pierre de l'édifice est posée depuis 600 ans ; elle• a été posée par les Croisés, les preux soldats de saint Louis, et sanctifiée par une eau bénite de bon aloi : Fundamenta ejus in montibus sanctis. Mais la profanation a passé sur elle. Aujourd'hui, il faut une bénédiction, il faut un baptême.
Déjà Dieu a permis que le roc vif, fondement de cet édifice, reçût un baptême de sang ; il a été teint du sang de notre architecte dont la chute effrayante pouvait être mortelle. Mais Notre-Dame-de-Vertus veillait ; et aujourd'hui nous saluons en M. Le Guerrannic, avec une vénération profonde, une affectueuse reconnaissance et une sincère admiration, l’éminent architecte de cent églises, qui aime d'autant mieux son œœuvre cadette qu'elle lui a coûté des souffrances et du sang.
Le baptême d'eau sera pour nous plus joyeux que le premier ; et nous sommes heureux de le demander au prêtre vénéré délégué près de nous par l'autorité diocésaine.
Ne vous appartenait-il pas, Monsieur Ie Supérieur, de faire cette bénédiction de première pierre, alors que vous avez consacré votre énergie, vos talents, votre coeur, votre vie à la prospérité matérielle et spirituelle de l'Ecole des Cordeliers ? Si vous ne dirigez plus cette Ecole, du moins vous travaillez
toujours pour elle, et vous savez quelle place vous y tenez. Vous l'aimez, et nous vous remercions des sacrifices que vous a suggérés cet amour généreux.
Construire une chapelle, il le fallait. Mais avec quelles ressources ? Avec les nôtres ? Impossible d'y compter. Avec le secours d'autrui ? Ah I quelle témérité de le penser, quand les fortunes diminuent, les charges augmentent, les œœuvres se multiplient. Eh bien ! cette témérité, nous l'avons eue, ou plutôt le ciel nous l'a mise au cœœur ; et, je l'espère, notre attente ne sera pas trompée. Déjà, à la suite de notre Evêque, de nombreux amis, laïcs, prêtres et religieux se sont levés. Nous avons reçu le don du riche et l'obole du pauvre ; et la liste des donateurs n'est pas close, car l’œuvre ne fait que commencer. Que de pierres notre dévoué et laborieux entrepreneur devra placer entre le socle et la clef de voûte !
Ah ! elle est grande, belle et divine la charité faite pour le Christ ! Pouvons-nous contempler sans émotion le mouvement de générosité ou de sacrifice qui gagne les plus humbles vicaires de campagne, les séminaristes, les enfants — nos élèves surtout, réunissant des sommes notables par la multiplication de minimes oboles — les domestiques si ingénieuses et si dévouées, les pauvres, eux-mêmes !
Merci à vous tous, au nom du Christ ! Jésus, que vous aurez abrité sur la terre, vous ouvrira son ciel et vous y gardera avec amour.
Et maintenant, ô demeure du Seigneur, grandis sur tes fondations sanctifiées...
Tu as inspiré notre po~te breton et dinannais.
Tout à l'heure il chantera ta renaissance, ton passé et tes gloires, avec cette voix tour à tour sublime et charmante qui redit nos grands souvenirs, évoque nos héros, fait parler et prier nos landes sauvages, nos forêts mystérieuses, nos flots courroucés, nos rochers escarpés, nos fleurs d'or et provoque l'admiration, la douce mélancolie, la poétique rêverie, l'enthousiasme et l'amour.
Dresse-toi haute et fière ! Tes pieds se plongent dans les enfeux du vieux temps et sont blanchis de la cendre des chevaliers ; ta tête s’élèvera vers le ciel pour dire que nous n'avons pas dégénéré et que nous ne renions pas notre céleste origine.
Grandis ! Sous tes arceaux gothiques les preux dormiront plus tranquilles, et à l'ombre de tes murs se formera plus chrétienne une jeunesse alerte, dévouée, ennemie de la capitulation et fidèle jusqu'à la mort.
Tu demeureras un témoignage de piété, de générosité, de charité ; et tes échos pleureront et supplieront pour nos âmes, quand nous ne serons plus.
Oui, grandis ! Tu connaîtras les assauts furieux ; tu entendras gronder l’orage. Mais les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre toi ; tu resteras debout plus forte que la mort, et sous tes voûtes retentiront les Te Deum des victoires, car ton époux, le Christ, ne meurt pas ; il est la pierre angulaire qui brille, immobile au sommet de la Jérusalem céleste, pendant les siècles des siècles.

Le moment est venu maintenant de bénir la Première Pierre.

Au chant des psaumes et des antiennes, M. le chanoine Dagorne accomplit les différents rites prescrits par l'Eglise : chants et prières symboliques à Celui qui est l'immuable fondement, le commencement, l'accroissement et la fin de toute œœuvre, en l'honneur duquel va s'élever ce temple dont aujourd'hui se pose la Pierre fondamentale.
Le temple de Salomon, la pierre de Jacob nous sont rappelés aussi comme des figures de nos églises chrétiennes, autrement saintes et grandes que la pierre de Jacob ou le temple de Salomon. Ensuite, ce sont les Litanies des Saints que le chœœur entonne, la foule répondant aux invocations.
Puis l'officiant saisit un des marteaux d'argent et en frappe le premier la Pierre nouvellement bénite.
A leur tour les prêtres s'avancent et, sur l'invitation de M. lé Supérieur les assistants qui le désirent défilent les uns après les autres ; chacun fait résonner la Pierre et dépose son offrande dans le plateau de gracieux quêteurs.
Enfin la cérémonie se termine par l'aspersion d'eau bénite sur les murs et les fondations tout autour de la chapelle.
Nous n'avons pas mentionné — et à dessein — parmi les chants liturgiques, une cantate latine composée pour la circonstance par M. Pauwels, l'habile directeur de la musique vocale de l'Ecole.
Nous voulons en parler ici et en faire l'éloge •très mérité. M. Pauwels, compositeur distingué, a mis en musique pour être chantée par la masse des élèves et accompagnée de la musique instrumentale, l'antienne Tu es Petrus.
Il a fort bien réussi et dans la composition et dans l'exécution. Nous avons particulièrement goûté, vers le milieu du morceau, l'alternance des basses et des sopranos et le finale en largo fortissimo.
Depuis longtemps, à chaque fête qui se célèbre aux Cordeliers, la Musique de l'Ecole, dirigée avec tant de virtuosité par M. Grey nous a permis d'apprécier son incomparable talent.
Mardi encore, elle nous a charmés comme à l’ordinaire.
La fête religieuse achevée, notre cher poète Théodore Botrel nous récite de sa voix chaude et douce la poésie Clocher nouveau, écrite spécialement pour la cérémonie.
Tout le monde a entendu Botrel et s'est enthousiasmé à l'entendre. Qui pourrait, en effet, résister à ses accents partis du fond de l'âme, au brillant coloris de ses vers, au rythme et à la cadence de son débit, mais surtout aux pensées profondes et originales qu'il traduit ?
Nous nous sommes enthousiasmés comme tout le monde, et nous sommes loin de le regretter. Nous le regrettons moins encore quand nous relisons ce magnifique morceau :

CLOCHER NOUVEAU•

Ainsi que les deux fils du vieux duc de Bretagne
— Messire d'Avaugour et Messire Botrel —
Les braves Cordeliers se sont mis en campagne
Pour rebâtir le temple et redresser l'autel.

Les Bretons ont ouvert leurs bourses toutes grandes,
Rustiques bas de laine ou bourses de satin,
Et les plus riches dons, et les humbles offrandes
Sont tombés à leurs pieds, avec un gai tintin.

En quelques mois l'on vit s'arrondir le pécule ;
Billets bleus, pièces d'or et d'argent, petits sous
Tombaient, tombaient toujours en narguant l'incrédule,
Et rendant Duguesclin, lui même, un peu jaloux.

De chacun des écus que la charité donne
Vont naitre des portails et surgir des piliers.
Dinan, c'est un joyau de plus qu'à ta couronne,
Vont sertir dès demain tes vaillants Cordeliers.

Les prêtres ont déjà récité leurs prières
Aux lieux d'où monteront les arceaux triomphants,
Où le Dieu qu'adoraient les pères de nos pères,
Bénira les enfants de nos petits enfants.

Car la foi n'est pas morte au pays d'où nous sommes,
Pays de saint Malo, saint-Samson, d'Avaugour
Elle est, et pour jamais, ancrée au cœur des hommes
Du pays des pardons et des clochers à jour.

Que peuvent quelques fous, quelques pâles sectaires,
Contre un peuple qui dit si vaillamment « Je crois !»
Pour un temple qu'on ferme, ouvrons dix sanctuaires ;
Pour une croix brisée, édifions vingt croix.

Que les clochers nouveaux chantent à perdre haleine
Leurs multiples chansons d'allégresse et d'amour,
Pour étouffer les cris de révolte et de haine
Qui montent des cités, plus nombreux chaque jour.

Et que les Christs nouveaux, que du Rhône à la Rance
On taille dans le chêne ou dans le dur granit,
Tracent à l'infini, sur les routes de France,
Le geste qui pardonne et console et bénit !

Dans les derniers applaudissements qui accueillent la fin de ces beaux vers, dans les dernières notes d'un morceau de musique, se termine la fête.
Au réfectoire, à midi, ont pris place, un grand nombre de prêtres présents à la cérémonie.
Le repas, comme la fête du matin, est présidé par M. Dagorne.
A la fin du dîner, il prononce l'éloquent discours suivant qu'il a bien voulu nous permettre de reproduire. Sa voix paternelle et autorisée est écoutée religieusement et produit sur tout son auditoire une impression marquée.

MESSIEURS
C'est pour moi un grand honneur, en même temps qu'une joie, d'avoir été délégué par Monseigneur de Saint-Brieuc, pour bénir la Première Pierre de la nouvelle chapelle de l'Ecole des Cordeliers, toujours si chère à mon cœœur d'élève, de professeur et d'ancien Supérieur.
Aussi, je sens que ma première parole doit être l'expression de ma reconnaissance envers Sa Grandeur, qui aurait été heureuse, si les circonstances l’eussent permis, de présider elle-même une cérémonie qui fera époque dans l'histoire de cet Etablissement. Elle m'a chargé d'apporter à cette Ecole et à tous ceux qui s'intéressent à sa prospérité les meilleures bénédictions de son cœœur paternel.
Qu'on me permette d'appliquer à l’œuvre, dont les prémices viennent de recevoir les bénédictions de la Sainte Eglise, et dont l'achèvement s'entrevoit dans un avenir prochain, trois mots qui semblent avoir été prononcés pour la circonstance fide concepta, spe erecta, caritate perfecta.

Le dessein de construire une chapelle dans cet Etablissement auquel depuis• près d'un siècle, c'est-à-dire depuis son début, elle faisait défaut, a été conçu par la foi : Fide concepta. Oui, c'est la foi qui l'a inspiré au digne• supérieur de cette Ecole. Sachant que Dieu 'est tout à la fois le fondement, le cœur, et le faîte de l’œuvre de l'Education, il a compris que le moyen• le plus efficace de succès pour la mission qui lui était confiée, était d'ériger dans son Ecole un temple propre à donner une haute idée du Dieu qui y est adoré, à faire resplendir la beauté du culte et par là même à élever dans les âmes le sentiment religieux•. Sur qui de tels enseignements ont-ils une action plus saisissante et plus profonde, que sur le cœœur de l'adolescent ? La majesté de Dieu, sa loi, le devoir s'identifient pour lui, en quelque sorte, avec la splendeur du lieu où il s’agenouille pour adorer, et il se relève mieux disposé à la lutte contre lui-même et à toutes les abnégations de la vertu. Edifier dans un collège une chapelle qui, dans les limites des ressources disponibles, se rapproche de sa noble destination, c'est faire acte de zèle intelligent pour la gloire de Dieu, le bien des élèves et la prospérité de l'Etablissement. Monsieur le Supérieur, c'est là votre ouvrage : Que Dieu daigne le récompenser !
Mais que dis-je ? Déjà ce n'est plus un vœœu à formuler, n'est-ce pas plutôt une réalité qui ne peut échapper à personne ? Vous avez vaillamment mis la main à l’œuvre, avec une confiance que rien n'a ébranlée : Spe erecta. Votre confiance a porté ses fruits.
L’appel fait au clergé, aux anciens élèves des Cordeliers, aux cœœurs généreux de notre Diocèse et des pays circonvoisins, a été favorablement entendu, les bourses se sont ouvertes avec les cœœurs, les listes de souscription se sont multipliées. Les sympathies généreuses dont l’œuvre a été entourée dès ses débuts sont du plus rassurant augure pour l'avenir. Aussi est-ce pour moi un devoir, en ma qualité d'ancien Supérieur de cette Maison, d'unir mes plus sincères remerciements aux vôtres, Monsieur le Supérieur et d'exprimer ma vive reconnaissance à ceux qui ont déjà versé leur offrande, aussi bien qu'à ceux qui la verseront plus tard, pour une Œœuvre qui est par-dessus tout l’œuvre de Dieu.
Cette œuvre qui vient d'être sanctifiée par les prières de l'Eglise, sera couronnée par la charité Caritate perfecta.
Les secours nécessaires à l'achèvement du travail, j'en ai la ferme confiance, ne feront pas défaut. A mesure qu'on sera plus à même d'apprécier la religieuse beauté du plan et le fini de l'exécution, on se sentira mieux disposé encore à ne reculer devant aucune générosité. Qu'on veuille bien se rappeler ce que je disais l'année dernière, à savoir que sans viser à une construction d'un devis très élevé, il a paru juste et convenable que cette construction soit en rapport avec la grande œœuvre qui s'accomplit ici depuis près d'un siècle.
En disant qu'elle aura la charité pour couronnement, j'ai voulu surtout rappeler à la foi de ceux qui m'écoutent que cette chapelle est destinée à abriter sous sa voûte le chef-d'oeuvre de Dieu, le
grand miracle, comme l'appelle l'angélique Docteur, de l'infinie charité, Jésus Eucharistie. Dans cette enceinte, son sang coulera comme il coula sur la montagne du Calvaire, pour le salut du monde. Là seront administrés les sacrements, ces divins canaux de la grâce, que le Sauveur a confiés aux ministres de son Eglise. Là se fera entendre la parole sainte, la vraie lumière des âmes. Là viendront prier les générations de professeurs et d'élèves qui se succéderont sur ce sol sanctifié, dès le treizième siècle, par les enfants du séraphique François d'Assise. En un mot, cette chapelle sera une source féconde de grâces et de faveurs de toutes sortes pour les habitants de l'Ecole et pour cette contrée tout entière.
Qu'elle parvienne donc, avec la protection du Ciel, à un prompt et heureux achèvement ! Que Dieu bénisse l'habile architecte qui en a puisé le plan dans les sentiments de sa foi, et avec l'architecte, celui qui a exécuté le travail avec un talent digne de tout éloge ! Qu'il conserve longtemps à notre chère Bretagne le poète qui vient de faire retentir à nos oreilles de si émouvants et si patriotiques accents. Qu'il comble de ses grâces de choix tous ceux qui ont déjà contribué ou qui contribueront à ériger ce nouveau sanctuaire à Jésus-Christ et à Marie, depuis longtemps honorée ici sous le •vocable de Notre-Dame-des-Vertus. Puisse la construction de cette chapelle être, pour l'Ecole des Cordeliers, l'aurore d'une ère de plus en plus riche en bénédictions, en prospérités et en succès, selon le vœœu qui est au fond de tous nos cœurs !!!

Théodore Botrel, qui a consenti à se joindre à nous, apporte avec lui, naturellement, sa gracieuseté qui, mise à contribution, nous vaut le plaisir de jouir de quelques unes de ses poésies ou de ses chansons. Entr'autres, une de ses dernières chansons anti-alcooliques a obtenu un franc succès de rire, d'émotion et de… sobriété.
Inutile de dire s'il est applaudi à outrance.
Les élèves de la Musique vocale exécutent aussi vers la fin du repas — toujours sous la direction de M. Pauwels — de très intéressants quatuors et chœurs d'opéras et d'opéras comiques de Gillette de Narbonne, d'Audran ; Giroflé-Girofla, de Ch. Lecocq ; de de la Mascotte, d’Audran.
Un autre poète dont Botrel nous a dit, lorsqu'il essayait de s'excuser devant lui, « qu'il avait déjà fait ses preuves », nous transporte en plein moyen-âge à la suite des chevaliers et des vieux moines de l'ancien couvent.
M. l'abbé Ribault est d'ailleurs du pays et ancien élève de l'école.
Si sa lyre se plait à réveiller les échos endormis d'un passé lointain, elle peut sans crainte continuer à nous enchanter : elle sait faire entendre de beaux sons et aussi, ce qui vaut mieux, faire vibrer les âmes.
Il faut, nous le regrettons virement, nous borner à citer quelques extraits de la poésie que M. Ribault intitule Première Pierre. Son idée maîtresse est celle-ci. La chapelle neuve va ressusciter au-dessus des tombeaux que renfermait l'ancienne.

Et lors, dormaient les preux sous les gothiques dalles :
D'Avaugour, Beaumanoir, Botherel, Vaucouleurs,
Dames et Chevaliers aux poses sépulcrales,
« Gisant grillés », avec leurs armes aux couleurs

D'hermines, de lys d'or, ès vitres somptueuses,
Fleurissant les arceaux, armoryant les murs ;
Cependant que, sous les sculptures fastueuses,
Les preux dormaient au fond de leurs enfeux obscurs•

Ayant posé le glaive et dévêtu l'armure,
Après mainte croisade et lassés de toujours
Batailler, de toujours courir à l'aventure,
Ayant senti venir le terme de leurs jours,

Ils demandaient asile au pieux Monastère
Pour y dormir enfin leur sommeil éternel
Loin des bruits des combats, bercés par la prière
Des moines, dans la paix du cloître solennel.

C'était très beau, très grand et très doux, le contraste
Entre la vie ardente et ce calme repos.
Ces Morts continuaient encor leur rêve vaste
Dans la sérénité suprême des tombeaux.

Et c’était une fin sublime d'Epopée !
Après la chevauchée au galop triomphal.
Les guerriers, pour mourir, descendaient de cheval,
Et, croisant sur leur cœœur la garde de l'épée,
Se couchaient, droits et fiers, dans le geste tombal.

Les Chevaliers sont morts• Les grandes sépultures
Ont sombré parmi les ruines des Cordeliers ;
Sombrés, les blasons d'or, les fresques, les sculptures...
Comme on voit s'engloutir en mer les grands voiliers,

L'Eglise, blanche nef, a coulé•. L'équipage•
Des vieux moines barbus a déserté son bord,
Et le vaisseau désemparé, dans le naufrage
Disparut avec ses passagers de la mort.

Où sont tes hauts, barons et tes salles ducales,
Fier couvent d'Avaugour et de Geoffroi Botrel ?
Tes moines récitant l'Office dans leurs stalles ?
L'Eglise aux longs vitraux qui s'ouvraient sur le tCiel ?...

L'Arbre de saint François dont fleurissait la fresque
Est tombé sous les coups des Anglais de Montfort ;
Et de Charles de Blois, le duc chevaleresque,
L'effigie a saigné dans l'édifice mort.

S'en est allée aussi, chassée à l'aventure,
L’« Imaige » aux divins traits, la Dame-des-Vertus,
Donnée aux Cordeliers par saint Bonaventure.
Vers qui les pèlerins dolents ne viennent plus•.

Que restait-il encor de ces splendeurs antiques ?
Le réfectoire vaste au superbe plafond,
Quelques mètres d'un Cloître aux arcades gothiques,
Quelques inscriptions.., des ossements au fond.
• • • • •
Et voici que dans cet espace
Etouffant comme une prison,
Un souffle, de liberté passe,
Un geste élarglt l'horizon.
La main du prêtre qui se lève
Fait surgir un tableau de rêve
Où l'Histoire semble tenir•.
Le Temps a renoué sa chaîne,
Le Présent au Passé s'enchaîne•
Et le relie à l'Avenir.

Voici que les vieilles semences
Des siècles morts dans les sillons,
Germent pour des moissons immenses : •
Voici les résurrections !
Quand le souffle embaumé des brises
Fleurit les lilas, les cytises,
Il est l'heure des renouveaux ;
Puisque la chapelle va naître,
Ouvrez au soleil la fenêtre,
Laissez entrer les temps nouveaux !

On sent revivre une épopée
Dans l'atmosphère enveloppée
De l'auréole des héros,
Toute une histoire recommence !
Comme une fleur de sa emence,
La chapelle sort des tombeaux.

Je vois se poser les assises
D'où les colonnes en faisceaux
S’élancent sveltes vers les frises,
Comme les mats des grands vaisseaux.
Les bouquets s'ouvrent des ogives,
Des arceaux, des nervures vives,

Portant les voutes en plein ciel,
Comme une plante merveilleuse
Ouvre son ombrelle orgueilleuse
Sous la courbe de l'arc-en-ciel.

Fleurissez, roses des rosaces
Colorez-vous, vivant vitrail
Ecussons, reprenez vos places
Dans la lumière de l’émail.
Découpez en ove, en acanthe,
La création élégante
Des chapiteaux et des frontons :
Ciselez portes et balustres
Aux voûtes suspendez les lustres
Accordez la gamme des tons.

Et que ce soit une dentelle
Une harmonie ! un rêve ! un chant l
Et que la chapelle soit telle
Que l'on sente un battement d'aile
Dans tout l'envol du monument I

C'est la noblesse de la race
De se parer de souvenir
Et de porter au front la grâce
D'un mystérieux avenir,
Telle m'apparut à cette heure,
Cette glorieuse demeure
Entre la tombe et le berceau
Elle a des germes de croissance
Et je chante à la renaissance
Du grand Passé toujours plus beau l

Le soir, les carriers, maçons et tailleurs de pierres, vinrent à leur tour s'asseoir aux tables du réfectoire. On dit que la mauvaise humeur n'avait pas été invitée et n'a pas troublé leur joyeuse réunion.
Et maintenant, la chapelle ainsi bénite et ainsi sanctifiée n'a plus qu'à grandir.
L'œœuvre commence à peine, mais les dévouements généreux ne lui manqueront pas, et les bénédictions du Ciel qu'elle vient de recevoir la feront croître, fleurir et s'épanouir.
Qu'elle croisse donc dans sa blancheur et dans sa sveltesse ; qu'elle fleurisse dans ses rosaces, dans ses balustres, dans ses vitraux, dans les chapiteaux de ses colonnes ; qu'elle •s’épanouisse enfin dans la légèreté et la grâce de ses voûtes !
Dieu a béni l’œuvre, et puisque c'est lui qui fait croître, fleurir et s'épanouir la blanche fleur de la vallée, il fera croître aussi, fleurir et s'épanouir cette blanche fleur qu'on élève pour lui sur les hauteurs de Rance.

Annuaire pour l'année 1902, p. 59 à 84.