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La nouvelle chapelle.

Elle n'est pas encore terminée, bien que depuis plus de deux ans on y travaille.

Mais la partie basse qui exige le plus de temps est faite. Désormais la besogne ira vite. On commence à monter les fenêtres et lorsque mars arrive les hauts murs sont achevés sur tout le périmètre. En mars, on pose la charpente ; en avril, la couverture, en mai, les meneaux ; en juin, juillet et août, les vitraux ; en septembre, on fait le dallage.
M. le Guerrannic, architecte de la Chapelle, semble oublier que sa santé exige du repos. Il vient lui-même très régulièrement visiter les travaux que dirigent M. Chevalier, entrepreneur, et les deux contre-maltres Célestin et Manuel.
C'est que cette chapelle est pour lui œuvre privilégiée. Il l'a étudiée et travaillée con amore, il en suit l'exécution avec un soin minutieux. Puis, M. le Guerrannlc n’ignore pas combien ses visites nous sont agréables, et c’est ainsi que nos relations sont tout aussi cordiales qu'elles sont artistiques.
M. Payan, maître verrier prépare nos vitraux. Ses cartons sont exposés au réfectoire, appelant ainsi toutes les critiques, et les appréciations viennent sans peine. On les a provoquées, on en profite : nous voulons des vitraux irréprochables. Au mois de mai, M. le Supérieur se rend à Paris pour examiner la coloration des verres. M. Haussaire et M. Payan lui font alors les honneurs de leur maison avec une parfaite amabilité.
A l'asile des Sacrés-Cœurs de Léhon, les Frères mettent à notre disposition leur carrière des Cosnillères et lorsque nous avons recours à eux le R. P. Corentin, prieur, et le R. P. Pie-Marie, économe nous accueillent avec la charité bienveillante et joyeuse des fils de Saint-Jean de Dieu.
La façade de la Chapelle est belle dans sa simplicité relative. La porte principale s'ouvre dans un ébrasement à six colonnettes, son tympan est percé d'un quatre-feuilles. Une première galerie court sur toute la largeur de la façade au-dessus du tympan de la porte. Près de sa rampe prennent naissance des arcatures pleines que domine une grande rose s'épanouissant en quatorze compartiments et en autant de petites roses à six lobes. La rosace est surmontée d'une corniche fleurie portant une seconde balustrade. Le pignon orné de clochetons et de crochets, et percé d'une fenêtre trilobée supporte la croix finale.
A l'intérieur, une nef de 37 mètres de longueur et de 8 mètres et demi de largeur, avec deux nefs collatérales faisant le pourtour du chœur et recevant en cette partie cinq chapelles absidales. Les vingt colonnes de la nef forment vingt et une entravités ogivales et ont, en regard, les vingt colonnes des collatéraux faisant contreforts intérieurs avec autant de pilastres.
Au-dessus des entravités de la nef court un cordon de pierre agrémenté de sculptures en fleurons. Sur ce cordon se posent les appuis des fenêtres. Les fenêtres montent jusqu'au sommet de la voûte, en deux compartiments se terminant sous une rose à six lobes. Entre chaque fenêtre s'élancent avec hardiesse vingt colonnettes supérieures complètement isolées du mur, elles s'épanouissent en autant de chapiteaux qui supportent les retombées des arcs-doubleaux et des arcs-ogives et sont encadrées par deux petites colonnes rentrantes qui soutiennent les formerets de la nef. Les voûtes, divisées par des arcs en granit, sont décorées d'un bel appareil dû à la générosité de M. le Guerrannic représentant des joints de pierre.
Toute la chapelle est en granit. L'ensemble est en granit des Cosnillères, carrières des Frères de Saint-Jean de Dieu. Le granit au grain plus fin, pour la sculpture, provient des carrières de Kérinan, en Languédias. Les soixante-deux colonnes bleues de la nef et des collatéraux sont tirées des carrières de Saint-Pierre de Plesguen et de Lanhélin.
Ainsi la Chapelle, qui sera dédiée à Marie, en a déjà revêtu les couleurs : parure de granit bleu et blanc.
Le chœur exhaussé de deux degrés est tapissé de mosaïque vénitienne composée par des ouvriers italiens, MM. Odorico.
La tribune cadre avec l'ensemble. Elle repose sur la dernière arcature et s'appuie au mur de façade par deux colonnes-pilastres. Au-devant, elle repose sur trois arcatures en lancette. Sa bordure antérieure est le cordon de la nef, qui vient se tapir devant elle et supporte une ballustrade ajourée.
Depuis la pose du dallage, la Chapelle a acquis une sonorité considérable. Le moindre son se propage sous les voûtes et se prolonge par une longue résonnance.
Tous les vitraux sortent de la maison Haussaire et Payan, de Paris. Bien dessinés, à la fois chaudement et discrètement peints, artistement harmonisés, ils font honneur aux deux peintres-verriers qui en sont les auteurs.
Au fond de l’abside, trois vitraux. Dans celui du milieu, Jésus bénissant les enfants, scène dans laquelle l’artiste s'est attaché à exprimer la bonté de Jésus. Le Maître est assis pressant sur son cœur un tout petit enfant. Autour de Lui, des groupes variés d'enfants avec leurs mères le contemplent avec joie et amour. Très mouvementé, le groupe des petits enfants à droite, premier plan. Plus haut, un enfant se penche à une fenêtre, écarte doucement des rameaux d'arbre et contemple toute cette scène. Excellente perspective du paysage donnant à la scène, avec une impression de profondeur, la note néessaire, mais sans réalisme, de couleur locale. En bas du sujet, l'inscription : Sinite parvulos venire ad me. Dans la rose dominant le vitrail, un ange aux ailes de feu, portant une banderole avec l'inscription IHESVS. MARIA.
A gauche un autre vitrail représentant Henri d'Avaugour au moment de quitter l'Orient pour rentrer en France et transformer, fidèle au vœu qu'il a fait, son château féodal en couvent de Frères mineurs. La scène se passe au camp des Croisés dont on aperçoit les tentes et les fanons. Henri d'Avaugour est agenouillé devant le bon roi saint Louis dont il baise la main avec respect.
Saint Louis voit avec regret s'éloigner d'Avaugour. Une nef est prête à prendre le large ; elle se détache bien sur le lointain de la mer et du ciel. Dans le groupe des croisés, compagnons de saint Louis, on reconnît les écussons des Ferron, Kersauson, Guitté.
Ce groupe, d'une coloration chaude et puissante, se détache en un premier plan vigoureux, faisant opposition avec les arrière-plans fuyant en des teintes grises ou violacées.
Dans le tympan, un ange portant l'écusson de Henri d'Avaugour : d'argent au chef de gueules, et, dans les lobes, les écussons des Chateaubriand, Chastel, Tinténiac, Kergorlay, Gouyon, Saint-Pern compagnons de saint Louis à la croisade.
A droite, le vitrail repréente le miracle arrivé en l'an 1368 dans l'ancienne église des Cordeliers de Dinan et rapporté par dom Lobineau. Quelque temps avant sa mort, Charles de Blois s'était fait peindre sur le mur de l'église des Cordeliers, agenouillé au pied d'un arbre de saint François et revêtu d'une cotte d'armes herminée comme duc de Bretagne. En 1368 Montfort fit blanchir la muraille pour effacer l'image. Le 2 février de cette même année, deux filets de sang coulaient de l'image blanchie, « de l'endroit derrière l'oreille par où sortait le coup qui avait donné, la mort à Charles ». On comptait plus de deux mille personnes présentes à ce spectacle. Quelques Anglais disaient : « Faux villains, vous croïez donc qu'il est saint ? vous en avez menti, mauvais rustres ; par saint Georges, il n'est pas saint. » Deux Anglais prirent une échelle pour voir l'image de plus près et tâcher de découvrir quelques traces de fourberie ; mais ne trouvant rien qui pût donner lieu d'attaquer la bonne foi des Religieux un de ces emportés prit un couteau, et en donna plusieurs coups en deux endroits de l'image, en disant : « Voilà en dépit de lui, s'il est saint, qu'il saigne maintenant. » Il ne parut rien en ces endroits.
Geoffroi Budes monta à son tour. Il appuya le doigt sous l'endroit d'où coulait la liqueur, et l'y tint jusqu'à ce qu'il s'y fût amassé une assez grosse goutte de sang. Il descendit et montra ce sang aux assistants, en leur disant : « Vous pouvez bien voir maintenant que c'est véritablement du sang. » Tous en convinrent.
Cette scene est exprimée par le vitrail d’une manière très vivante. Dans la foule se trouvent peints, les divers sentiments des spectateurs : indignation, colère étonnement, admiration. Le tombeau de Henri d'Avaugour est au premier plan. Le fond d'intérieur de chapelle dans lequel se déroule la scène contraste avec les fonds de paysage des autres scènes.
Dans la rose du tympan, un ange portant l'écusson de Charles de Blois : d'hermines plein. Les lobes de la rose reçoivent les armoiries des Coëtquen, Beaumanoir, Dinan-Montafilant, Botherel, Rosmadec, Montmorency, familles qui eurent leurs enfeux dans la Chapelle des Cordeliers, comme les Bouan, Rosnyvinen et Montfort-la-Cane dont l'écusson paraît dans l'intérieur de la scène.
Les scènes de ces trois verrières sont encadrées par une architecture dans le style du plus pur XIIl° siècle, dont les rampants, les pinacles et les clochetons se détachent en tons harmonieusement choisis sur un fond de grisaille mosaïque aux nuances plus douces, plus rompues, laissant aux colorations tour à tour chaudes, brillantes, vigoureuses des sujets toute leur valeur et tout leur éclat. Le résultat obtenu est que l’œil du spectateur est d'abord attiré et retenu sur la scène, et qu'il s'arrête ensuite, mais seulement ensuite, sur l'ornementation encadrant la scène.
Dans les dix-huit fenêtres de l'avant-chœur et de la nef, trois genres différents de grisailles mosaïques inspirées des meilleurs types du XIII° siècle existant dans les verrières des cathédrales de Bourges, Chartres et Reims.Leurs riches bordures et leurs colorations chaudes, mais non dures et criardes, donnent à la Chapelle ce jour tamisé et coloré si particulier à nos vieilles basiliques. Dans les roses de ces dix-huit fenêtres des attributs ou symboles : ciboire avec colombes, calice surmonté de l'hostie et entouré de rinceaux de vigne et de blé. — Couronne d'épines, verges et clous ; croix, échelle et lance. Pélican et serpent d'airain. — Dauphin et Phénix. Monogramme du Christ et Chiffre de la Sainte Vierge — Lis et rose mystique. Porte du Ciel et Tour de David. — Etoile du matin et colombe avec rameau d’olivier. Armes de Léon XIII et de Mgr Fallieres, évêque de Saint-Brieuc.
Dans l’abside, de légères grisailles très claires. Au-dessus de la grande porte, dans le quatre-feuilles du tympan, Notre-Dame des Vertus traitée en genre archaïque. Enfin dans la grande rose de la façade une riche mosaïque forme un immense bouquet de fleurs et fait étinceler dans ses divers compartiments toutes les couleurs heureusement combinées de l'arc-en-ciel.
Ce qui fait la beauté de notre nouvelle Chapelle, c'est sa parfaite unité. Elle a été formée d'un seul jet, sur un plan unique, dans le style harmonieux du XIII° siècle. A l'intérieur, l'effet de perspective est vraiment celui que M. Vitet aimait qu'on rencontrât dans les églises gothiques avec chœur en hémicycle, « soit qu’on puisse ainsi saisir l’ensemble de toutes les lignes du vaisseau convergeant vers un même point, soit que, pénétrant dans les nefs latérales, on les voie fuir devant soi et s'enfoncer par une courbe majestueuse vers un point qu’on n’aperçoit pas, sorte de mystère qui est si bien en harmonie avec la sainteté du lieu. »
Les vitraux colorent le tout ; et lorsque le soir le soleil couchant frappe les fenêtres de droite et la grande rose, ses rayons prenant les tons des vitraux viennent peindre en mille couleurs l'intérieur de la Chapelle et lui donner ce mystérieux cachet qui porte l’âme à la prière.

Annuaire pour l'année 1904, p. 145 à 156.