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Construction de la Sacristie

Depuis quatre mois la nouvelle chapelle est terminée ; mais la sacristie manque encore, et M. le Supérieur se préoccupe de cette construction. Comment la faire vite et à bon compte ? Problème très simple, quand on est aidé pour le résoudre. M. le Guerrannic fournira des plans détaillés et nous serons les entrepreneurs de l’œuvre.
Mais où trouver le sable, la chaux, la pierre ? Et les transports ? Et les ouvriers maçons ? Et les tailleurs de pierres ? La bienveillance du R. F. Pie-Marie, économe de l'Asile des Sacrés Cœurs de Léhon, est inlassable. Nous le savons. Nous demandons quelque chose timidement. Il accorde. Nous demandons plus encore. Il accorde toujours, si bien que notre travail est singulièrement simplifié.
Déjà le Frère Irénée, directeur des carrières de l'Asile, menace du regard le granit orgueilleux qui domine le bassin. « Renversez cela ! » dit-il. Et la mine fait trembler la montagne, le pic perce, et perce encore, les blocs se détachent, le tétuage s'opère ; les tailleurs de pierres affinent le granit, et les splendides percherons des Bas-Foins transportent aux Cordeliers, dans la cour des classes, les pierres de taille, le moellon et le sable.
Mais il fallait préparer le terrain, déblayer en grand le sous-sol de la sacristie, creuser les fondations, transporter les déblais du jardin jusque dans la cour des classes et devant la nouvelle Chapelle ; porter enfin les matériaux de construction de la cour au chantier ; car le tunnel, voisin de la cuisine, ne permet pas l'accès des charrettes. C'est un long et pénible travail.
Des ouvriers volontaires se proposent. Ce sont nos grands élèves. Ils ont lu, dans Montalembert ou ailleurs, que les moines se délassaient du travail intellectuel par le travail des mains ; le corps fatigué laisse l'esprit plus dispos. Et voici qu'ils se divisent en escouades et se font manœuvres, aux heures de récréation, pour la plus grande gloire de Dieu. On s'arme de pics, de pioches, de pelles, on défonce le terrain Les brouetteurs enlèvent les déblais. La pluie vient parfois contrarier nos travailleurs : on pratique un chemin de planches et tout marche de plus belle.
Les excavations faites, il faut transporter les pierres de maçonnerie. Un jour, après dîner, on organise une longue chaîne depuis la cour des classes jusqu'au chantier de construction. On travaille frénétiquement pendant trois quarts d'heure. Des professeurs se mettent de la partie. Mais, à part quelques nobles exceptions, notre vigueur musculaire est inférieure à celle des percherons dont nous parlions tout à l'heure. A une heure et demie, nous sommes éreintés, vannés, finis ; nos mains, sillonnées d'écorchures, nos habits, quelque peu abîmés, et la quantité de pierres transportées paraît insignifiante…
Le Frère Irénée rit de nos déboires. « Vous n'avez pas l'expérience. On voit cela… Pas de chaîne : la brouette tout par la brouette ! »
Alors nous prenons des brouettes, en bénissant Pascal qui, au dire de certains, serait l'inventeur de ce merveilleux instrument de… transport. Dans la cour des classes, se tiennent, disent les fauteurs de bons mots, les chargeurs réunis. Ils chargent, ils surchargent même. Mais rien ne vainc la trempe musculaire de nos brouetteurs. Eugène Bouënel, Théodore Levavasseur, Ernest Roussel, Eugène Lerestif, Aristide Penhouët, etc., font concurrence à l'homme-canon en portant la grande brouette, le break comme on l'appelle. Le triomphe cependant appartient à M. Toublanc, le Frère Irénée des Cordeliers.
Le 14 mars arrivent les frères Houguay, envoyés par le R. Frère Pie-Marie. Ce sont trois frères maçons (rien de commun avec les Frères… qui n'ont de franc que leur hypocrisie). Ils travaillent vite et bien. Aussi le 23 mars, à une heure de l'aprés-midi, fait-on la bénédiction de la première pierre passant le sol. M. Le Guerrannic, architecte, est présent. On chante le Magnificat et la musique instrumentale, savamment conduite par M. Grey, joue ses airs les plus glorieux.
Désormais notre rôle est à peu près terminé.
Nous pouvions être manœuvres, mais notre inexpérience nous interdit de monter plus haut, L'édification de la sacristie s'achève donc sans nous. Bientôt les frères Odorico cimentent le parquet en mosaïque, et les fenêtres gothiques se ferment de jolies grisailles sur verre cathédrale martelé, compositions de MM. Haussaire et Payan.
Merci à tous nos travailleurs ! Il faisait bon les voir se démener avec entrain. Qu'il était utile ce mouvement qui détendait les nerfs et reposait notre cerveau endolori par de longues méditations sur les nombres premiers, les erreurs relatives, les créments des verbes ou les mystères grammaticaux des périodes hypothétiques du potentiel et de l'irréel ! Et par dessus tout une pensée pieuse guidait nos enfants : c’est noble ouvrage que travailler pour Dieu !

Souvenirs de l'année 1903-1904, p. 26 à 30.