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Domine, dilexi decorem domus tuæ

Lorsqu’on entreprend une œuvre importante et difficile, it faut beaucoup moins se soucier des obstacles et de la manière de les renverser que de savoir si l’œuvre est voulue de Dieu. Si Dieu la veut, Il l'aidera, et à qui Dieu aide, rien n'est impossible.
Dieu voulait l'érection d'une nouvelle chapelle, aux Cordeliers, et cette Volonté se manifestait par les encouragements de notre évêque, les nécessités du culte et l'insuffisance de notre chapelle provisoire. Nous n'avions pas un centime des cent trente mille francs nécessaires. Mais les ressources ne pouvaient manquer puisque Dieu, voulant la fin, procurerait les moyens.
Et nous avons été témoins de générosités admirables que Dieu seul pouvait inspirer. Ce sont les Frères de Saint-Jean de Dieu qui donnent leur concours. C'est un écolier qui renonce à la majeure partie de ses menues dépenses pour Notre-Dame des Vertus. C'est un professeur qui sacrifie son faible traitement, et davantage, pour la chapelle. Ici, un ancien professeur réunit à force de sacrifices une très riche offrande. Là, un prêtre se souvient qu'il pourrait vendre pour Notre-Dame des Vertus quelques arpents de terre, bien situés, de l'héritage paternel ; et il vient discrètement remettre son offrande à la Sainte Vierge, réc!amant le plus strict anonymat. Ailleurs, une pieuse personne, qui ne veut rien pour elle afin de donner plus aux autres, a imaginé une tirelire où elle dépose, de temps à autre, tout ce qu'elle peut prélever. Mais elle ne tient pas le compte de ses sacrifices, elle redoute qu'à l'ouverture de la tirelire, les trois cents francs qu'elle veut réunir ne soient pas atteints. Elle verse, elle verse toujours, puisque c'est pour la Sainte Vierge. Un an après, on brise la tirelire : pièces d'or et d'argent, gros et petits sous, forment une somme de huit cents francs ! Caritas non quærit quiæ sua sunt.
Est-ce qu'une œuvre, qui suscite tant de vertus et de sacrifices n’est pas bénie de Dieu ?
Oh ! je sais que certains entendent la dévotion d'une autre manière. Le moins possible pour le culte, tout pour les comités d’élections et les œuvres sociales. Mais ces œuvres — essentielles et plus nécessaires que jamais — supposent, pour tout restaurer dans le Christ, l'ensemencement de la Foi dans les âmes, et c'est à l'École chrétienne et surtout à la chapelle de l'école que cet ensemencement de la Foi se Fait. La construction d'une église est une œuvre sociale qui prépare et confirme les autres œuvres. Puis la charité ne combat pas la Charité. Les personnes généreuses pour les besoins du culte sont, en général, animées d’un ardent amour de Dieu : elles seront les premières à se sacrifier pour les œuvres électorales. Qu'on ne leur dise donc pas : Ut quid perditio hæc ? D'ailleurs toutes les organisations humaines sont impuissantes sans Dieu ; et les sacrifices pour l'Église et la beauté du culte sont au moins de puissants holocaustes qui attirent la clémence et la protection du Ciel.
Aussi les amis dévoués de l'École des Cordeliers ont-ils voulu compléter l’œuvre.
Un soir du mois de juin 1903, M. Harscouët, directeur au Grand Séminaire de Saint Brieuc, visitait notre chapelle, alors en construction, et M. Holtz de lui faire remarquer que notre façade serait sans statue. Voici qu'on trouve un moyen fort simple d'en avoir une : M. Harscouët promet cent francs. Survient M. Roger, l'excellent économe de l'Ecole : lui et M. Holtz s'engagent pour les deux tiers du prix de la statue. On commande à la maison Rafl une fort belle statue en fonte de quatre-cents francs ; et le 22 juin, au soir de la Confirmation, M. Morelle, archidiacre de Saint-Brieuc, bénissait, en présence de Monseigneur l'Évêque de Saint-Brieuc, la nouvelle statue. Grâces soient rendues à nos généreux donateurs.
Le 22 juin, la statue était placée sur le socle dominant le tympan du portail d'entrée. Le soir, après dîner, réunion devant la chapelle pour voir la nouvelle statue et chanter les hymnes à Marie. Qu’elle est belle cette madone d'Overbeck avec l'Enfant Jésus qui tend les bras ! Touchant symbolisme : le chrétien qui vient prier dans notre sanctuaire lève les yeux et contemple ce spectacle de bon accueil, et le sourire de Marie, et l'appel de Jésus.
Le soleil, de ses derniers rayons, dore le granit de la façade et illumine encore de ses feux adoucis l’image de Marie et de son divin Fils. Alors on chante ; hymnes, cantiques, invocations retentissent joyeusement. On acclame Notre-Dame des Vertus, un peu timidement d’abord, puis avec le plus parfait enthousiasme : Vive Notre-Dame des Vertus ! Vive la France de Marie! Vive la France des Croisades !…
Entrez dans notre chapelle, pas ce soir — il se fait tard — mais demain, au grand jour. Les trois verrières de l'abside attirent vos regards. Vous en avez lu la description dans l'Annuaire de 1904. Mais ce que peut-être vous ne savez pas, c'est qu'ils ont été généreusement offerts. Le vitrail du milieu, Jésus bénissant les enfants, a été donné par Mlle des Clos ; et le Comité de l'Association des Anciens Élèves — toujours dévoué aux intérêts de l’Ecole — a mis à notre disposition la somme de 2 500 francs pour payer le vitrail de saint-Louis et celui de Charles de Blois.
A droite, vous voyez une statue de saint Antoine de Padoue, — elle aussi de la maison Rafl — exquise composition, pleine de fraîcheur et de naturel. C'est une nouvelle générosité de Mlle C. de la Vieuville. Ses ancêtres, les Vaucouleurs, eurent enfeu aux Cordeliers, et l'un des chevaliers de notre vitrail de saint-Louis porte le bouclier à leurs armes : d'azur, à la croix pleine d'argent.
Plus loin, une statue de Notre-Dame d'Espérance, don de M. le chanoine Guillo-Lohan.
Au chœur, vous admirez une magnifique nappe d'autel brodée par Mme L. …
Entrez dans la sacristie, M. Holtz, maître des cérémonies, vous en fera les honneurs et vous montrera certains objets nouvellement arrivés. Une belle nappe d'autel, brodée par Mme J.-L. Chevalier, de jolis candélabres offerts par M. et Mme B…, une bourse finement travaillée par Mlle Anne P…, un très riche pavillon peint par Mlle Marie Moy. Si même on vous ouvre telle armoire, vous y admirerez des rochets brodés et des soutanes rouges pour les enfants de chœur, don de M. et Mme C… Et, disent certains indiscrets, il y a des mains fort habiles qui travaillent encore pour compléter le matériel des enfants de chœur et pour réparer nos plus lamentables ornements.
Mais, chemin faisant, vous vous êtes dit que le maître-autel est pitoyable… Justement M. Lefizelier est là, par hasard. Il a deviné votre étonnement, il en a compris la cause. Il s'approche et nous explique que cet autel n'est autre que celui de l'ancienne chapelle, autel fort vieux, instable, vermoulu, phtisique à la dernière période. Ne pourrions-nous pas donner à Dieu un autel moins indigne de lui et plus en rapport avec la chapelle ? D'ailleurs cette chapelle, pour être consacrée attend un autel fixe… Vous devinez que la conclusion de ce discours tend à soulager vos bourses de quelques pièces qui s’y trouvent mal à I aise… et vous donnez.
Il faut dire que M. Lefizelier travaille de tout cœur pour le maître-autel. Lettres, visites à domicile, demandes orales, rien n'est négligé pour assurer le succès. M. Lefizelier a établi une vente de livres vieux ou jeunes. M. l'Économe lui a concédé une chambre qui sert d'entrepôt. Et les livres arrivent, et sortent vendus à bon bénéfice. Parfois aussi nos candidats au Baccalauréat viennent, après la victoire, déposer aux pieds de Notre-Dame des Vertus, pour son maître-autel, une petite offrande, tribut de leur succès.
M. Lefizelier fait tout concourir au but désiré. De temps en temps un objet est mis en loterie. Qui donc parmi nos professeurs n'a pris de billets pour l'encyclopédie du XIX° siècle, ou un tableau de la mise au tombeau, ou un bréviaire, ou des eaux-fortes représentant des paysages virgiliens ? Avez-vous une vieille glace, une lampe fatiguée, une pendule désireuse de faire valoir ses droits à la retraite, des fragments de cuillers d'argent, des gravures, des timbres rares, des autographes de grands hommes ? portez tout cela à M. Lefizelier, Tout sera reçu, examiné, estimé, annoncé, vendu et transformé en bon argent sonnant. Et au réfectoire, au cours du dîner, M. Lefizelier remettra à M. le Supérieur de nouvelles enveloppes contenant au moins cinquante francs et sur lesquelles tomberont les regards admiratifs de la table professorale. Une somme de 7.000 francs est déjà atteinte !

Souvenirs de l'année 1903-1904, p. 138 à 145.