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M. le Guerrannlc

COMMANDEUR DE SAINT GRÉGOIRE LE GRAND

Remise de la Croix


Le 12 juillet 1904, en la fête du Supérieur et des professeurs de l'École, devait avoir lieu la remise à M. le Guerrannic des insignes de commandeur de Saint-Grégoire le Grand.
A deux heures, grande réunion dans l'ancienne chapelle, transformée en salle de théâtre. La Musique instrumentale salue M. le Guerrannic qui entre, portant la croix de chevalier de Saint-Grégoire le Grand et la médaille de • sauvetage, et va occuper la place d'honneur, sur l'estrade, au milieu des professeurs de l'École Mme le Guerrannic et sa fille, Mme du Bois Saint-Sévrin, sont au premier rang de l'assistance.
M. le Supérieur retrace la belle carrière artistique de M. le Guerrannic. Il le montre architecte éminent, ami dévoué, chrétien fidèle.
Artiste, M. le Guerrannic l'est, et notre Chapelle le prouve par l'unité de conception, la noblesse du plan et l’harmonie des détails. Mais ce n'est pas aux Cordeliers seulement que M. le Guerrannic s'est montré tel, c’est dans notre diocèse de Saint-Brieuc, c'est dans la Bretagne entière, où, tout en traitant avec bonheur les styles des diverses époques de l'art chrétien, il devient pour ainsi dire créateur en interprétant avec une note originale, avec un talent remarquable et très remarqué, l'architecture de transition du XII° au XIII° siècle. Plus de soixante-dix églises ont été complètement construites par lui. Plus de soixante-dix encore ont été restaurées par ses soins. Visitez Carhaix, Le Relecq-Kerhuon, Notre-Dame des Portes, Plouënan, Plouarzel, Taulé, Garlan, dans le Finistère, PIéneuf, Plounez, Saint - Cast, Belle-Isle-en-Terre, Louannec, Plémet, Pommeret, Plorec, dans les Côtes-du-Nord; Crédin, dans le Morbihan, et surtout la splendide église abbatiale de Thymadeuc, et vous saurez ce qu'il a fallu d'art, d’ideal, de puissance et d’efforts pour créer ces merveilles.
Ami dévoué, nous avons senti que M. le Guerrannic l'était, alors que nous trouvions en lui, non pas un artiste indifférent, mais un architecte aimant son travail, aimable et facile dans ses relations, désintéressé et ne craignant jamais sa peine pour rendre service. Aussi lisons-nous dans la Semaine Religieuse de Saint-Brieuc : « Les prêtres qui ont fait appel à ses capacités savent quelle collaboration dévouée ils ont trouvée près de lui et quel conseiller sage et prudent il est, trouvant moyen de faire beau avec de modestes ressources. » Nous n'avons pas besoin de rappeler ici que M. le Guerrannic ne s'est pas contenté de nous donner un concours précieux et que, si nos voûtes sont décorées d'un bel appareil représentant des joints de pierres, c'est à sa générosité que nous le devons.
Chrétien enfin, car il a offert à Dieu ses multiples labeurs, et Dieu source de toute beauté, l'en a récompensé en lui inspirant un idéal puissant et fécond.
Aussi, lorsque Sa Sainteté Pie X a voulu accorder à M. le Guerrannic le titre de Commandeur de l'Ordre pontifical dont il était chevalier, il y a eu un concert unanime de louanges pour le nouvel élu.
Des applaudissements soulignent ces paroles et manifestent la sympathie et l'approbation de l'auditoire.
M. le Supérieur lit le Bref de Pie X, en date du 10 juin, portant la nomination, ainsi qu’un télégramme de Son Èminence le cardinal Merry del Val, secrétaire d'État, qui, informé de notre réunion et de son but, envoie au nouveau Commandeur les plus affectueuses bénédictions du Saint-Père. Puis il passe au cou du nouvel élu le ruban de soie rouge, au liséré jaune, auquel est attachée la croix d'or de Commandeur. La musique sonne aux champs, et les applaudissements éclatent de toutes parts.
Tous nos professeurs, sans exception, avaient voulu témoigner leur sympathie à M. le Guerrannic en lui offrant cette croix, et M. le Guerrannic se montre très sensible. à cette attention. Un élève de Première A, Pierre Mallard, lit « Au maître en pierres vives, M. le Guerrannic, » une fort belle poésie qui a pour titre : La Croix de Messire Henry.

Comme une fleur d'ajonc sur la lande Bretonne,
Svelte sous le ciel gris, la chapelle montait
Et des feux du couchant la brillante couronne,
Aux arceaux de granit allumait son reflet.
A l'ombre d'un pilier, près du socle de pierre,
Dans la nef dont le soir estompe le contour,
Laissant errer ses yeux sur la grande verrière,
Le Maître contemplait son œœuvre… avec amour !
Or voici que là-bas — Est-ce erreur ou mirage ?—
Tout au fond de l'abside, et quittant son ciel bleu,
Très lentement vers lui se dirige l'image
De celui qui jadis fit « les gestes de Dieu. »
Et détachant la croix qui pare sa poitrine,
Le preux la vint placer en un geste vainqueur,
Sur le cœœur de l'Artiste, où l'image divine
Allait récompenser cinquante ans de labeur
Et la voix d'un Pontife ratifia la gloire
Qu'ont mise à votre front vos églises d'Arvor
Oui ! nous te saluons, pourpre de Saint-Grégoire !
N'es-tu pas le présent de Messire Avalgor ?

Cette délicieuse poésie de M. Le Guen, enluminée par l'auteur, est accueillie par de vifs applaudissements.
M. Lefizelier prend ensuite la parole et salue encore le nouveau Commandeur. Il promet de travailler plus activement que jamais à procurer les ressources nécessaires pour un maître-autel digne de notre chapelle.
Le salut de Saint-Sacrement, où l'on chante un joyeux Te Deum, clôt cette belle journée.

Souvenirs de l'année 1903-1904, p. 159 à 165.