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Les Embellissements des Cordeliers

Le bulletin de l'Association des Anciens élèves présente, après le compte-rendu de l'assemblée générale tenue le 10 juin 1936, une description complète des importantes transformations qu'a connues l'école au cours des mois précédents. Des petites modifications comme l'agrandissement de la cuisine ou l'installation des stalles dans le chœur de la chapelle aux monumentaux travaux de la façade et du cloître, tout y est dans le détail : c'est l'abbé Guy PAGE qui écrit.

L'année I935-I936 marquera dans l'histoire des Cordeliers une date mémorable ; on pourrait la nommer l'année des embellissements. Sortie du long cauchemar de la persécution et enfin libre de ses mouvements, la vieille Ecole éprouve la nécessité de se rajeunir, de s'adapter à des besoins nouveaux. Elle fait appel aux hommes de l'art. Deux éminents architectes nantais, MM. Ménard et Ferré, parfaitement secondés par l'entreprise générale que dirige M. Olivry et par des patrons dinannais, vont en quelques mois transformer l'antique monastère, tout en conservant jalousement le style moyenageux qui lui donne le cachet artistique incomparable que vous connaissez.
Faisons ensemble la visite du vieux castel d'Avalgor ainsi rénové. La plupart de nos lecteurs, sans doute, pourront venir voir de leurs yeux ce que nous allons décrire, et ce sera assurément beaucoup plus intéressant que la lecture de ces lignes ; mais il faut songer à nos descendants : dans trente, dans cinquante ans, avec quelle curiosité captivée ils reliront cette recension qui va fixer une date dans nos chroniques intimes.

Le majestueux portail gothique est franchi : voici la conciergerie. La loge d'autrefois n'a pas changé, mais dans son prolongement s'élève un appartement d'un style gracieux avec ses trois fenêtres ceintes de l'accolade médiévale ; et là-haut, contre le fronton du portail monumental, un étage supplémentaire en mansarde donne à nos fidèles concierges, Mathurin et Marie, le logement si désiré dont ils avaient grand besoin.
Mais quoi ? Qu'est cette perspective nouvelle ? « Vous vous trompez, disait à son conducteur d'auto un de nos anciens, le jour de la dernière fête ; vous vous trompez de porte, ce n'est pas ici les Cordeliers ! » — « Pardon, mon ami, c'est vous qui faites erreur ; mais, au fait, vous êtes excusable ; les Cordeliers sont vraiment si métamorphosés que d'autres que vous pourraient s'y méprendre ».
Le long boyau de l'allée d’entrée a disparu ; à gauche, plus de grille, plus de murette. Une avenue spacieuse, ornée d'un élégant jardin à la française ; des pelouses verdoyantes de fin gazon, où se pique la note charmante de multicolores rosiers nains, vous sourient gracieusement. Le long des murs, du côté droit, ce sont des rameaux de vigne-vierge ; et, à gauche, de chaque côté d'un préau d'abri élevé là pour les bicyclettes des externes, des bosquets d'arbustes aux essences variées mettent une note de gaîté et de vie aux pieds de la muraille imposante de l'Hôtel de Plouër. Celle-ci a été soigneusement, rejointoyée dans le style ancien, et l'Hôtel entier a subi d'importantes réparations et transformations : surmonté de ses nobles cheminées ouvragées, il forme une très heureuse ambiance d'accueil au visiteur.
Supprimés aussi les vieux parloirs : la modeste et inélégante construction en briques qui barrait la perspective a été abattue jusqu'à la hauteur du mur de l'Hôtel de Plouër. Celui-ci se prolonge maintenant par une élégante construction aux larges baies, qui couvre l'ancienne courette des parloirs ; et l'atelier d'ajustage, qui occupait seulement le fond de cette cour, s'avance, à présent quadruplé, jusqu'au bord du jardin d'entrée.
Il faut le visiter cet atelier. Vous admirerez l'heureuse distribution des dix-huit étaux des ajusteurs sur trois établis de hauteur graduée, sous lesquels sont les caisses d'outils des élèves. Voici le tour parallèle, la perceuse sensitive, la machine à scier, les meules de pierre et d'émeri, les enclumes, la forge avec ses deux feux et sa soufflerie à ventilation électrique, l’étau de forge. La lumière ruisselle d'en haut à travers les toitures vitrées légèrement inclinées, et les courroies des transmissions, logées en partie dans le sol, laissent toute sa liberté au regard du visiteur.
En sortant, vous trouvez, à l'extrémité de l'atelier, le cintre d'une• porte vitrée, d'un joli effet, donnant accès à un petit parloir qui sert de salon de coiffure ; et vous remarquerez les baies pratiquées au Nord pour éclairer la salle du grand moteur.
Nous voici devant la façade de l'Ecole. Arrêtez-vous longuement : cela en vaut la peine. Où donc est le vieux cloître à caisson plat ? Où sont les deux ogives du préau des petits, surmontées du large et haut pignon ? Où est la cour elle-même avec sa grosse grille et ses vieux arbres ? Disparu tout cela ; il n'en reste que le souvenir, austère et plutôt sombre, avouons-le, avec l’antique devise Deum time qui n'était pas de nature à dilater tellement le cœur du visiteur. Disparu, sauf pourtant les trois ogives qui ont été respectueusement sauvegardées.
Une vaste esplanade s'étend maintenant, sur deux plans de niveau inégal, et va du chevet de l'église Saint-Malo jusqu'à l'entrée de notre chapelle.
Et devant vous, c'est la nouvelle façade. Sur toute la largeur des trois antiques ogives s'élève une construction imposante : au rez-de-chaussée, dans les deux baies de l’ancien préau closes de fenêtres à petits carreaux, voici le parloir d'honneur dans lequel nous entrerons tout à l'heure ; puis le cloître que nous traverserons bientôt. Un étage de haute allure les domine : il est bien gothique lui aussi, avec ses huit baies encadrées d'accolades et de gorges ogivales, et ce grand balcon de pierre reconstitué, du plus pur style XVe siècle, qui, s'appuyant sur un élégant cul de lampe et couvrant du trèfle de ses sculptures toute la partie à droite de la façade, s'avance majestueux au-dessus de l'ouverture du cloître. Puis là haut, au-dessus de la corniche, dans la pointe du pignon qui monte et couronne l'édifice, voici une gracieuse lucarne double à meneau, surmontée d'un grand blason de pierre où resplendissent les armoiries de l'Ecole et, tout au faîte, un couronnement rehaussé de riches sculptures se profilant sur le ciel.
L'ensemble, en beau moellons de granit des carrières des Bas-Foins, généreusement offert par les Frères de saint-Jean de-Dieu, associé au granit sculpté de Kerinan, est d'un effet puissant, trapu, d'une majestueuse robustesse qui, alliance remarquable due au génie de l'architecte, garde une élégance et une grâce parfaites.
N'oublions pas non plus les jolis épis qui surmontent la toiture, ni la girouette qui la domine de plus de trois mètres, sans avoir la prétention de symboliser les hôtes de céans. N'oublions pas, au coin du balcon, le grand mât destiné à recevoir le pavillon d'honneur, d'azur aux armes de Dinan et de l'Ecole des Cordeliers sur semis d'hermines, qui claque aux vents les jours de grande fête.
Devant nous, sur l'esplanade, un gracieux jardinet : il encadre un magnifique puits sculpté, couronné d'une ferrure ouvragée, véritable dentelle de fer. C'est une relique au passé, car il nous a été fourni par l'Hôtel de Plouër dont il ornait les jardins.
Et maintenant retournez-vous vers la gauche. Le mur de jardin de clôture qui séparait l'ancienne cour des petits du jardin de l’Hôtel de Plouër a laissé la place à une élégante balustrade, gracieusement ajourée dans sa partie centrale, et au-dessus de laquelle se profile le merveilleux enchevêtrement du chevet gothique de l’église Saint-Malo. Un escalier à la française, à double volée, donne accès aux terrains du p!an supérieur, et, dans les jardins de l'Hôtel prolongés jusqu’à la maison Besnier une magnifique cour, la plus vaste de l’Ecole, reçoit lés ébats de la division des petits. Murs intérieurs de clôture, serre, cabanon, maison Hingand elle-même, immeuble à deux étages en bordure de la rue de la Garaye, tout a été rasé. On n'a gardé que le délicieux petit pavillon du XVe siècle, à l'angle le plus rapproché de notre ancienne cour. Sur tout le reste du terrain, c'est-à-dire sur soixante mètres de long et vingt-cinq de large, l’espace est libre. Quel beau terrain de jeux !
Là bas, au fond, dans la partie Nord, un large préau en ciment armé barre la cour d'un bord à l'autre ; une vaste remise, édifiée derrière ce préau, donne abri au matériel volant qui encombre toujours les collèges (tables, bancs, etc.) et spécialement aussi aux bicyclettes des pensionnaires. Mentionnons encore, à titre de progrès, que les cabinets de la cour sont aménagés d'après la formule la plus moderne.
Mais redescendons maintenant l'escalier de pierre pour revenir au cœur de l'Ecole, non sans remarquer l'ingéniosité avec laquelle ses substructions, communiquant en sous-sol avec l’atelier d'ajustage, ont été aménagées en magasin de réserve pour le dépôt des fers.
Voici à gauche, la porte de la cour des classes enfantines. Un joli cintre a remplacé le linteau de pierre. La cour elle- même a été très améliorée. On a jeté à bas la masure qui servait de local pour le repassage : un préau pour les enfants Ia remplace. On a transformé la fenêtre de la classe préparatoire, reconstruit les cabinets, et surtout supprimé les caniveaux profonds et la porte d'accès à la salle des fêtes, qui n'étaient pas sans danger.
Mais prenez un peu de recul et regardez l’étage qui maintenant domine sur toute sa longueur le bâtiment du cloître : c'est la construction nouvelle. Dix classes sont aménagées là, cinq de ce côté-ci, cinq sur le cloître, du côté opposé, recouvrant à la fois cloître, salle des fêtes et vestiaire du théâtre.
Voici les baies qui déversent l'air et la lumière dans plusieurs d'entre elles. Pourtant dans la partie qui s'avance vers l'Ouest au-dessus du préau d'autrefois et des annexes du théâtre, les fenêtres ont été distribuées vers le Nord et vers le Midi, et la muraille ouest en face de nous se présente sans ouverture. Quelques-uns ont voulu critiquer cette disposition et la trouver inesthétique. L’architecte y tenait pour des raisons certaines de protection contre le gros temps et les grandes chaleurs. Il a d'ailleurs fait aux critiques deux réponses très pertinentes : la première, en couronnant la construction par une corniche de pierre et par deux très gracieuses lucarnes surplombées de sculptures, visibles pour les passants jusque du milieu de la Grande-Rue ; la seconde, en citant le mot célèbre de Louis XIV à propos du théâtre d'Orange : « C'est, disait le grand roi, la plus belle façade de mon royaume ». Or la façade du théâtre d'Orange n'avait pas une fenêtre…!
Mais reprenons notre course. Entrons par la jolie porte aux linteaux sculptés, surmontée de l'inscription lapidaire MCMXXXV, dans le nouveau parloir. Il est très admiré.
Nous sommes en plein moyen-âge : plafond à poutrelles ; soubassement de hauts lambris en panneaux de vieux chêne ouvragé ; murs d'un chaud coloris orange. Les deux baies sont ornées de verre antique aux teintes dorées et violettes très adoucies, et le sol recouvert d'une mosaïque où dominent de douces nuances de pastel mauve. Le mobilier est à l'avenant : deux grandes tables et vingt sièges de bois à haut dossier, style XVe siècle, copiés au château de Pierrefonds ; un grand lustre en fer forgé exécuté à l'atelier de l'Ecole. C'était aussi le local de choix pour y transférer le monument des morts de la grande guerre : il s'érige sur l'une des parois, tandis qu'en face de lui une statue du Sacré-cœur de Jésus, avec un ex-voto rappelant l'expulsion (1907), le retour (1910) et le rachat (1933), rend hommage au véritable Sauveur des Cordeliers. Naturellement vous trouverez là également, sous le grand crucifix, les noms des lauréats du Tableau d'Honneur, du Livre d'Or et de l'Ordre du Jour.
Mais il nous faut entrer maintenant à la chapelle. L'avenue : qui y conduit s'orne elle aussi de parterres de fleurs et de verdure. Elle s'est beaucoup embellie, notre si belle chapelle, depuis que le sanctuaire a reçu le nouveau maître-autel et les stalles. Un généreux et anonyme donateur a fait cette année ce double cadeau vraiment royal.
L'autel, dû, comme les stalles, au talent de M. Ménard, architecte, a été exécuté par le sculpteur Gallée. Il a vraiment grand air, dans la robuste solennité de son granit. Le corps de l'autel, la table de pierre et le gradin qui la surmonte sont en granit bleu de Lanhélin. La table s'appuie sur quatre gracieuses colonnettes en granit rose poli de Perros et les trois degrés de l'autel sont du même granit non poli. Le dessous de l'autel s'orne d'une mosaïque aux tons discrets, et le retable est rehaussé d'un semis d'hermines sculptées en relief. Le beau tabernacle de bronze qui affecte la forme cylindrique d'une tour, la croix ciselée au christ si expressif, les six chandeliers et les deux hautes torchères posées sur deux gradins latéraux de chaque côté de l'autel sont de remarquables ouvrages d’orfèvrerie, dessinés et exécutés tout exprès pour l’Ecole.
Derrière l'autel, un peu en arrière, la perspective se clôt par une galerie sculptée en gracieuse dentelure, dans le granit bleu de Kersanton, qui court entre les deux piliers du chevet de la chapelle et supporte sur un majestueux piédestal une statue de la Sainte Vierge de grandeur naturelle. La Vierge, patronne de l'Ecole, présente son divin Fils à la confiante prière des enfants. L’ensemble, autel et vierge, a vraiment très noble allure.
Seize stalles en bois de chêne sculpté, de style gothique elles aussi, ont remplacé dans le chœur les chaises destinées au clergé. On admire l'harmonie des motifs artistiques qui les ornent, non moins que le fini de leur exécution. Ce précieux et magnifique mobilier complète parfaitement l’ornementation du sanctuaire si longtemps demeurés provisoire.
Nous voici revenus au cloître. Où donc est le vieux caisson plat courant d’un bout à l'autre, si laid avec son badigeon blanc ? Applaudissons à sa disparition. Ajoutons même que ce fut l'origine de la transformation du bâtiment entier. Un jour, Mgr Serrand, en visite aux Cordeliers, dit à M le Supérieur : « Votre cloître…! » L'idée d'un vrai cloître à voûte s'imposait. Mais la voûte entraînait l'exhaussement de la muraille. La muraille une fois exhaussée appelait une plateforme, sur laquelle on eut tout de suite la pensée d'aménager des classes.
Nous cheminons donc ravis sous les arceaux du cloître.
C’est une belle voûte en berceau, en bois de chêne verni, longue et majestueuse ogive soulignée par des nervures assez rapprochées les unes des autres pour rompre toute monotonie, et qui s'appuie de chaque côté sur une robuste corniche de bois faisant saillie sur les murs. La partie antérieure du cloître, celle qui se trouve à la hauteur du parloir, étant de forme irrégulière, il a fallu agencer très ingénieusement le coffre de la voûte, dont l'esthétique à cet endroit est des plus originales ; une ogive de pierre reconstituée la sépare de la partie centrale. On a également coffré à caissons plats le plafond qui se trouve à l'autre extrémité à la hauteur de l'étude des moyens.
Descendons dans la cour des grands admirer le bâtiment neuf. Vous vous souvenez de l'immense toit se profilant en pente douce vers le ciel juste au-dessus des arceaux du cloître, un haut mur le remplace jusqu'à l'appui des quinze vastes feneêres, distribuées là haut trois par trois pour l'éclairage des classes. Il fallait rompre !a monotonie de cette muraille. L'architecte y a très artistement réussi en faisant courir à mi-hauteur un cordon de pierre creusé de nervures, d'où se détachent de place en place en saillie quatre piédestaux destinés à recevoir des statues monumentales. Le mur des classes s'élève à la hauteur de la corniche du bâtiment voisin ; il est surmonté lui-même d'une belle corniche sculptée ; des lucarnes s'ouvrent dans la toiture ; et l'ensemble de cette façade est d'une harmonie vraiment parfaite.
Ne quittez pas la cour sans saluer les quatre jeunes tilleuls qui viennent de prendre la place des vénérables ancêtres que vous y avez connu jadis. Tout passe…!
Nous voici devant la salle des fêtes. Du cloître deux larges portes y donnent maintenant accès. C'était un problème que de conserver une salle de belle allure avec l'inévitable surbaissement du plafond qu'allait entraîner la construction de l'étage supérieur. Il a été résolu très heureusement. En creusant un peu le sol, on a pu donner à la salie une élévation suffisante, en même temps qu'une légère pente très agréable au spectateur. Le plafond, cintré sur les bords, évite toute aspérité, toute impression opprimante. Une jolie corniche festonnée le borde tout autour et court aussi sur le fronton du cadre de la scène. Celui-ci très sobre de lignes, comme le veut l'école architecturale actuelle, se dresse, à peine souligné par une double moulure sur le pourtour, dans une majestueuse simplicité. Le sol de la salle, en parquet sans joints de ciment insonore (terrazzolith), est très élégant et très commode. Une vaste tribune, descendant plus bas que l'ancienne, étage ses gradins plus profondément qu'autrefois sur presque tout le fond de la salle, et vous apercevez au milieu de la tribune la cabine du cinéma… sonore et parlant naturellement.
Si vous montiez sur la scène, vous en admireriez le parfait dégagement : grâce à l'aménagement d'une plateforme à mi-hauteur, d'où se manœuvrent tous les cordages, et d'un sous-sol très accessible au-dessous du plancher ; grâce surtout à la construction d'une chambre de débarras pour les décors, établie entre la cloison du parloir et les deux ogives latérales de l'ancien préau de la cour des petits, qui ont été murées sans nuire en rien à l'aspect du cloitre, la scène est libre de tout obstacle et de tout encombrement.
Qu'elle est jolie cette salle ! qu'elle est élégante ! qu'elle est gaie ! Admirez le chaud coloris crème sur le plafond et sur le fond des murs, les pilastres bleu ciel séparant les murailles en panneaux, les soubassements, bleu ciel également, se détachant sur le sol de teinte havane, la corniche argentée, le rideau de scène en velours plissé s’ouvrant en deux dans la largeur et dont la nuance cuivrée rappelle la couleur des capucines, les boiseries en rouge brun verni, les grands rideaux crème sur les fenêtres soigneusement obstruées contre la lumière du jour, et sur tout cela la douce lumière de l'éclairage indirect renvoyée par le plafond, la lumière laiteuse des cubes et des plafonniers réflecteurs disposés de place en place dans la salle. C’est pour l’œil un véritable enchantement.
Le mobilier est simple • des bancs très sveltes en tube de fer pour les petits élèves, et des chaises pour les autres spectateurs. Mais la salle est confortablement chauffée, ce qui ne contribue pas peu à la rendre agréable.
Nous voici dans la cour intérieure. Voulez-vous que nous en fassions le tour avant de monter voir les nouvelles classes ? •
A droite, au fond de la cour, une transformation a déplacé le couloir qui donnait accès au jardin. Une petite baie cintrée s'ouvre en effet plus à gauche que jadis. C’est que les locaux de la cuisine ont été considérablement agrandis. La cuisine proprement dit comprend maintenant deux appartements : les machines modernes ont été disposées dans l'un d'eux, l’autre restant réservé aux fourneaux. Les deux classes jumelle, qui se trouvaient là ont été supprimées. Vous trouverez à leur place, de plain pied, la chambre de réserve des provisions, la boucherie, et le petit réfectoire du personnel domestique.
Ces transformations ont amené une heureuse modification du couloir conduisant au réfectoire. Il n'est plus comme jadis surbaissé et mal éclairé. Montant jusqu'au plafond à poutrelles devenu apparent par la suppression de la galerie supérieur de la cuisine, il reçoit la lumière par de vastes baies donnant également sur la cuisine.
Je voudrais bien vous conduire jusqu'au fond du jardin. Vous verriez quelle heureuse initiative de M. l’Econome a fait transformer en un vaste bac cimenté le parc du jeu de boules : grosse amélioration pour le soin des pommes à cidre. Vous verriez aussi que sa sollicitude a muni d'un robuste monte-charges les locaux de la porcherie, afin d'épargner au personnel de difficiles manutentions nécessitées par le soin des pensionnaires de céans qui logent à l'étage inférieur.
• Mais revenons dans la cour intérieure. Regardez le capitole, et voyez ces deux gracieux épis qui se profilent à l'extrême pointe de la grosse tour et de la poivrière : n'est-ce pas une idée heureuse que de faire poindre ainsi vers le ciel, en un harmonieux dessin, le faîte de notre donjon ? Plus modeste, mais non moins utile, au pied de la tour, qui, vous le savez, sert de château d'eau, l'installation chimique destinée à purifier les eaux par la « verdunisation ». L'hygiène est à juste titre à l'ordre du jour. Et quand là haut, dans le long plafond du dortoir Saint-Pierre, j'aperçois trois petites cheminées d'aération, habilement dissimulées aux regards pour sauvegarder l'esthétique de l'ensemble, je me dis qu'on a dû avec raison céder à la même préoccupation pour la santé des élèves.
Mais qu'est ceci ? Auprès de la classe de première, dans l’encognure du mur, une porte basse et massive ; sur le côté, deux petites fenêtres ornées d'artistiques grilles de fer. Je me penche sur l'une d'elles, et je vois dans l'ombre un escalier de pierre qui descend du premier étage, semblant s'enfoncer dans la terre. J'en avais bien entendu parler de cet escalier. On prétend même que pendant la Révolution il donnait accès à une salle où se tenaient les réunions de la Franc-Maçonnerie diannaise. Mais voici bien mieux. Les prospecteurs et sourciers sont entrés en lice : ne prétendent-ils pas que sous cet escalier s'ouvre un souterrain…, à onze mètres de profondeur, il est vrai, et qu'un trésor…? Mais chut ! nous trahirions peut-être un précieux secret.
En face de vous, dans la classe de droite, sous le passage goudronné, viennent de s'installer les élèves de huitième. Il a fallu qu'ils émigrent là, quittant leur local précédent. La rentrée d’octobre a été si nombreuse que l’étude des minimes s'est en effet révélée tout à fait insuffisante. Un mur la séparait de la classe de huitième. On l'a jeté à bas, et derrière la seconde tourelle de la cour intérieure, vous avez maintenant au rez-de-chaussée une des plus belles salles de l’Ecole. Rien n'y manque d'ailleurs, dans cette étude, pas même l'installation des water-closets, installation reproduite également dans l'un des coins de l'étude des petits, pour la plus grande commodité des élèves.
C'est enfin, dans l'angle le plus rapproché de la porte principale de la salle des fêtes — la grande porte cintrée que vous connaissez —, que se trouve l'accès vers le nouvel étage des classes. Le problème se posait de monter là haut avec ordre et sans disperser les élèves. L'architecte l'a élégamment résolu. Un bel et large escalier de granit à triple palier se dresse en plein air face à la cour intérieure ; supporté par deux consoles massives, en pierre reconstituée, qui surplombent le portail de la salle des fêtes, le palier supérieur aborde le premier étage. Par l'élégance harmonieuse des lignes, la variété des cintres et la parfaite adaptation au style, général, sobre et austère, des bâtiments de la cour, cet escalier est l'un des coins les plus pittoresques de l'Ecole.
Enfin par un passage entre deux chambres de professeurs, puis par quelques marches, nous entrons dans le large et haut couloir des nouvelles classes. Ces classes, je n'ai guère besoin de vous les décrire, tant nous en avons parlé déjà le long de ce récit. Il y en a cinq spacieuses sur la gauche, trois petites suivies de deux très grandes sur la droite. Le tout est construit en matériaux insonores ; le plancher du couloir est soigneusement feutré par un isolant, afin d'éviter le bruit si désagréable transmis par les plateaux de ciment armé, dans les constructions modernes.
Si vous pénétrez dans une des classes, vous remarquerez le coloris crème des murs et du plafond, avec le soubassement rouge orangé limité par un gai liseré vert ; porte et larges fenêtres sont peintes en vert clair ; les tables à deux places, en bois dur des forêts d'Afrique, sont disposées en rangs parallèles et vernies dans une nuance claire elles aussi ; un très grand tableau noir… en ciment teinté dans la masse, au-dessus d'une large et commode estrade traversant toute la salle ; une bibliothèque près du bureau du maître ; au plafond un élégant diffuseur pour la lumière électrique ; sans oublier bien entendu, les radiateurs à eau chaude. Comme elles sont lumineuses, souriantes, accueillantes, ces jolies classes !
Le long du couloir, décoré dans le même style, courent les nécessaires porte-manteaux, et tandis qu’à l'une des extrémités une balustrade de bois laisse entrevoir au-dessus d'elle le second étage des vieux bâtiments, là bas, tout au fond, à l'autre extrémité, une haute porte vitrée donne accès sur le balcon monumental de la façade de l'Ecole.
Nous nous y rendons en terminant. Admirons de ce balcon l'église Saint-Sauveur la tour de l'Horloge, l’église Saint-Malo et la belle perspective de l'esplanade d'entrée de notre chère Ecole des Cordeliers, dominée sur la droite par les amusantes sculptures de la corniche de l'Hôtel de Plouër. C'est là, cher lecteur, que je veux me séparer de vous, en vous remerciant d'avoir si patiemment écouté le long bavardage de votre cicerone improvisé.

La façade des Cordeliers en 1904.
Le personnage au centre de la photo est le concierge de l'école : Auguste LE PREUX

Le livret "Souvenirs de l'année 1903-1904" donne la liste de la dizaine de photos prises au mois de mai 1904. Une note présente la photo ci-dessus : « …l'oratoire de l'ancien monastère servant actuellement de préau à la division des petits. Dans cette dernière [photo], on voit Auguste, notre concierge : il s'avance avec une allure militaire, ayant à la main les paquets de la correspondance. »

Ces deux photos nous ont été rermises par René BENOIST, élève de 1935 à 1939 et sont extraites de sa collection.
Lui-même les a obtenues des mains de l'abbé Laurent CHAPON, élève de 1910 à 1923, professeur de 1929 à 1964.