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A propos d'une découverte archéologique

A l'initiative de M. l'économe (l'abbé Marcel Ménard) et de l'abbé Laurent Chapon (professeur), il est décidé, au cours de l'été 1957, de voir ce qui se cache sous les plâtres de la cloison séparant le petit et le grand réfectoire. Surprise ! Deux ogives sont mises à jour ! On sollicite l'expertise de M. Monier, éminent historien de Dinan, qui accepte de présenter cette découverte dans un texte publié dans le n°20 de "Ces Vieux Cordeliers" daté de décembre 1957.

Au cours de l’été qui vient de s’écouler, d’heureux travaux exécutés au vénérable monastère des Frères mineurs de Dinan ont ramené à la lumière deux superbes arcades naguère bouchées par une maçonnerie revêtue d’un enduit.
Cet élément de l’ancien couvent des Cordeliers, à présent restauré avec goût, s’aligne dans le prolongement de la galerie Est du cloître, bordant l’immense salle capitulaire qui, comme nous le savons, se trouve maintenant divisée dans sa longueur par la présence de deux lisons.
Devant ces gros piliers cylindriques d’où jaillissent directement les nervures des arcs, comme les branches sortent d’un tronc, nous avons pensé une fois de plus à l’âge de ces pierres, de ce fin granit taillé, qui, comme celui des autres monuments de Dinan, a dû sortir des carrières de Kerinan en Languédias.
Le 17e témoin à l’enquête pour la connonisation de Charles de Blois, faite à Angers en Septembre 1371, nous apprend que ce duc qui semble avoir beaucoup aimé les moines Cordeliers de Dinan fit les frais d’embellissement de leur couvent, notamment construire de beaux déambulatoires (cloîtres), peindre la chapelle, l’infirmerie, et une chambre dite d’Avaugour. De ces importants ouvrages exécutés en plein milieu du XIVe s., il ne reste plus aujourd’hui de traces ou de détail révélant leur époque.
Vers le milieu du XVe siècle, en un temps où la Bretagne jouissait de la paix après les convulsions intérieures de la guerre de Succession, les moines Cordeliers se mirent à l’œuvre et reconstruisirent leur couvent, soit qu’un accident, incendie par exemple, eût nécessité cette reconstruction ; soit qu’on ait voulu posséder des bâtiments plus vastes, en rapport peut-être avec un accroissement sensible de la population du couvent. La salle capitulaire, témoin des travaux du XVe siècle est bien là pour nous prouver, par son ampleur, que la vie franciscaine ne dépérissait pas et gardait l’attrait qui avait autrefois conquis Henry d’Avaugour.
Cette salle capitulaire a été conçue pour contenir une foule. Aussi fut-elle jugée convenable pour la tenue des Etats de Bretagne, en 1573 et 1634. On imagine cette assemblée, ordonnée selon le rang et réunie surtout pour accorder au roi ce que l’on nommait le « don gratuit », façon de travestir ce que l’on « donnait » avec plus ou moins de bonne grâce.
Les Etats votaient par ailleurs diverses dépenses et distribuaient certains secours, comme celui-ci aux Etats de 1573 : « A Jean d’Ecosse, pauvre soldat autrefois serviteur domestique de feu seigneur de Martiales, la somme de cent écus sol, en considération et pour aucunement lui aider à se panser et médicaments de divers coups de arquebuses dont il fut blessé lors de la prise dernièrement faite en lisle de Belle-Isle, par le comte de Montgommery et autres de sa troupes, auquel lieu sur la résistance dudit d’Ecosse il avait été laissé pour mort et depuis mis à rançon étant depuis encore à celle cause es mains des chirurgiens et barbiers. »
Le cloître, lui aussi, comme la salle capitulaire, est révélateur par ses proportions, malgré ses mutilations, puisque les arcades extérieurs portées sur des piliers octogonaux ont disparu sur trois côtés. Mais tout était vaste dans ce couvent qui contenant, de long, huit cent sept pieds et demi, selon un aveu de 1730.
En voyant réapparaître les deux belles arcades élevées par les moines franciscains au XVe siècle, nous admirons l’application des occupants actuels du vieux couvent, à le restaurer, à en faire valoir la beauté, à ressusciter ses lignes. Mais par contre, nous gémissons devant d’autres couvents de Dinan qui n’ont pas eu la bonne fortune d’échoir en des mains semblables et qui, victimes de tant de vandalisme et de souillures, achèvent de s’effacer.
La grande salle capitulaire des Cordeliers, avec son magnifique empoutrellement sous lequel se restaure aujourd’hui une jeunesse bien endentée, nous est parvenue intacte ; mais, où sont les pierres de celle des Jacobins, pièce immense qui fournissait aussi une belle salle de réunion aux Etats, et aux assemblées générales des bourgeois de Dinan quand ils devaient élire un maire ? Hélas ! il faut dire avec le poète — estima periere ruinae — Aussi complimentons et remercions ceux qui conservent à cette ville, ce qui a pu être sauvé pour contribuer à sa beauté.
M. E. Monier.
Les 2 ogives vues depuis le petit réfectoire, après leur dégagement et avant la pose des vitrages.
N. D. L. R. — M. Monier n'est pas un inconnu aux Cordeliers. Il vient de temps en temps nous donner des conférences. Et nous connaissons aussi ses ouvrages, entre autre, "Les sièges de Dinan", qui est modeste de taille mais riche de documentation, et "Quinze promenades autour de Dinan", qui est un gros volume. Nous le remercions d'avoir accepté d'écrire pour notre bulletin les lignes précédentes à propos de la découverte pendant les vacances de deux ogives enfouies dans la muraille, et de nous donner ainsi un petit échantillon de l'ouvrage auquel il travaille maintenant sur les couvents dinannais.