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Les Cordeliers s'agrandissent

Les travaux importants de l'aménagement des terrains de sports de La Nourais sont à peine terminés qu'un autre chantier est lancé aux Cordeliers : le n° 23, nouvelle série, de CVC, page 7, annonce le début du chantier qui donnera naissance à la deuxième partie du bâtiment Saoint-Joseph.

Dès la fin de l'année scolaire 1968-1969, des équipes d'ouvriers ont pris la relève des benjamins sur la cour des sixièmes. Le ronronnement et le bruit assourdissant de leurs énormes machines ont succédé aux cris, aux joyeux ébats des enfants. Bientôt, sous les coups de butoir des bulldozers, la maison Besnier et une partie du mur de clôture des Cordeliers, longeant la rue de la Garaye, s'affaissait.

Amateurs des Vieux Cordeliers et vieilles demeures, si nous n'écrasons pas un pleur au coin de l’œil, accordons du moins à la disparue une once de regret. Parce qu'elle avait pris de l'embonpoint, l'école, voici trente et quelques années, étouffait dans son corset. Alors, M. Meinser avait acheté la maison Besnier en 1936 et aussitôt la mère Ange y avait installé ses tables de repassage et la mère Mechtilde, infirmière, sa bénignité, ses fioles et ses poisons, entr'autres l'armée des litres d'huile de foie de morue qui était, en ce temps, la panacée des maux dont se plaignaient, au premier cafard et aux premières brumes, les malades authentiques et ceux qui l'étaient un peu moins. Les religieuses s'étant repliées sur leur communauté, le laïcat prit la relève. La maison abritait récemment un dortoir, Saint-Dominique, et les familles de MM. Basset et Mével qui, en chefs avisés et prévoyants, avaient déménagé et relogé ailleurs leur nichée avant la chute des feuilles, des ardoises, et des murs.

M. Meinser construisit alors le parallélépipède de béton dont le rez-de-chaussée servit de garage pour vélos et mobylettes et par surcroit, contre la volonté de son fondateur de musée d'antiquailles. Dans la pensée de M. Meinser, ce rez-de-chaussée devait être "couronné" d'une étude de petits, mais ce bâtiment, comme beaucoup de rois dans la débine, a disparu avant son couronnement. Il avait lui aussi les assises trop faibles.

Il a fallu forer profondément, à 4 m 50, pour trouver le roc. On a eu alors la surprise de découvrir une carrière d'où fut extraite en partie, la pierre qui servit à la construction des remparts de la ville. C'est sur des assises de béton que va s'édifier le nouveau bâtiment qui prolongera l'aile St-Joseph de sa longueur, ou presque : cet édifice sera relié à l'infirmerie que construisit au siècle dernier M. Dagorne vaste ensemble, en forme de tau, de 2 étages, qui comprendra 8 classes et, ce qui fait actuellement défaut, 3 laboratoires : un de sciences naturelles, un de langues, un d'histoire et de géographie.

La cour de la maison Fromentin sera agrandie, l'étude de cinquièmes et le dortoir St-Charles dégagés.

Et ainsi, les jeunes pierres s'arcboutant sur les vieilles, le présent sur le passé, les Cordeliers accueillent les jeunes d'aujourd'hui pour en faire l'élite de demain.

Le Dimanche 4 Octobre, ils étaient environ 400, anciens, parents, qui, répondant à l'invitation de Monsieur le Supérieur emplissaient la Chapelle de l’Ecole pour y participer à la messe concélébrée sous la présidence de Monseigneur Barbu, évêque de Quimper et ancien élève lui-même.

Après l'office, simple et priant, tous se retrouvèrent dans la cour que domine le chevet de l'église Saint-Malo, d'où Monseigneur allait bénir les nouveaux bâtiments.

« Dieu, notre Père, le monde entier est ton œuvre, mais TU ne veux pas l'achever sans nous, Tu nous appelles à le perfectionner sans cesse.
Répands donc en abondance ta bénédiction et ta Paix sur ces locaux destinés à l'instruction des adolescents. Remplis les maîtres de ton Esprit d'Amour et de Sagesse. Anime les élèves de ta grâce, afin que leur intelligence saisisse, que leur esprit retienne, que leur volonté mette en pratique les exemples reçus.
Que tous ceux qui fréquenteront ces classes te soient agréables par leur fidélité au devoir quotidien, et méritent un jour de vivre près de Toi
».

Puis un cortège se forma, qui allait visiter, les unes après les autres, les onze nouvelles salles où trônaient matériels neufs et appareils modernes, et où onze anciens allaient fixer au mur l'un des crucifix qui venaient d'être bénits.

A midi 30, 170 convives se retrouvaient dans le grand réfectoire, professeurs, Anciens, parents, maîtres d'œuvre du chantier fraternellement mêlés.

Monsieur le chanoine de Pontbriand, vicaire général de Saint-Brieuc, ouvrit le feu d'artifice des toasts, en tant que président de l'Association des Anciens élèves. Après qu'il eut exprimé les sentiments de joie, de fierté, et de confiance qui l'animaient en ce jour, ce fut le tour du Père Supérieur de prendre la parole pour un de ces discours dont il a le secret, discours dont nous regrettons de ne pouvoir reproduire que des extraits, et plus encore, de ne pouvoir rendre la chaude éloquence.

Après avoir souligné la délicatesse de Mgr Kervéadou qui « voulant que cette cérémonie fut familiale, a délégué Mgr Barbu afin que cette fête fût présidée par quelqu'un qui, étant ancien élève et appartenant aujourd'hui à l'Eglise Enseignante, pût venir témoigner qu'il nous aime », Monsieur le Supérieur remarqua que ce vœu était pleinement exaucé puisque non seulement « cette inauguration n'est pas entourée d'une solennité oublieuse des rigueurs du temps ou d'un triomphalisme quelque peu désuet… mais notre réunion d'aujourd'hui a pris un caractère de stricte intimité, loin de toute orchestration excessive ».

Puis l'orateur salue « les Anciens, heureux de se retrouver et de retrouver leur vieille école, qui grandit et se rajeunit… le Conseil d'Administration, responsable financier de l'aventure où nous sommes engagés et qui endosse des charges qui vont grever notre vie pour bien des années. »

« A vrai dire, nous n'avions pas le choix. Il fallait vivre ou mourir nous avons choisi de vivre. Alors, nous avons lancé des emprunts… Après avoir créé, en effet huit hectares de terrain et une salle omni-sports, il fallait réaliser le complexe scientifique qu'on nous réclamait de toutes parts. Les échéances seront lourdes et les soucis pesants une politique nouvelle nous est dictée par les faits. Il nous a fallu, déjà, "aligner" nos tarifs de pension qui, s'ils restent, en regard de certains grands centres, dans de sages limites, apparaîtront à des foyers modestes relativement prohibitifs. De plus, la multiplication des bourses nationales fait que les taux en sont assez faibles.

Afin que cet état de choses ne constitue pas un obstacle majeur aux parents qui nous font confiance, nous avons songé à recréer les bourses alimentées par les cotisations des Anciens élèves, par une quote-part sur les bénéfices de la kermesse annuelle, et par les moyens que la Providence, toujours prévenante, nous suggérera au cours de l'année…

Les parents, eux aussi, ont voulu être représentés à cette fête. Ils participent d'ailleurs de plus en plus à la vie de l'école : commissions, bureau de leur Association, rencontre des professeurs, réunion annuelle des APEL, cercles par secteurs géographiques où sont étudiés les problèmes si ardus de l'éducation... »

Monsieur le Supérieur remercie « les maîtres d'œuvre des nouveaux locaux les architectes, MM. Ferré père et fils, de Nantes, et Lecoq, de Dinan, le chef d"entreprise M. Péniguel et son gendre M. G. Hervé, les ouvriers des divers corps de métier qui ont travaillé ferme depuis juillet 69… »

« Mais sur ce chantier d'effervescence et de mouvement, un homme apparaissait, omniprésent, imperturbable au centre de toutes ces inquiétudes. L’œil fixe, inquisiteur sous l'auvent du béret, pensif, méditatif dans cette fièvre perpétuelle, l'inséparable fourneau d'une pipe développant à intervalles constants ses longues volutes de fumée bleue, la blouse bouffante dans l'aigre bise de décembre ou les orages de juin, Monsieur l'Econome suivait la progression et contrôlait la réalisation des plans.

Ah, ces plans ! Ils lui avaient coûté bien des soucis. Tout d'abord, on les avait déterrés dans le vieux trésor du Père Meinser car ces réalisations étaient un projet en longue gestation… A vrai dire, ces plans faillirent nous conduire au désastre. Tout avait été prévu : le garage de bicyclettes présentait des bases puissantes destinées à recevoir l'édifice. Il avait été construit dans le prolongement de la maison Besnier comme une base d'attente… Mais une petite fissure s'était produite dans un mur qui paraissait défier les siècles. C'en était assez pour alerter les hommes du métier : on sonda les fondations elles descendaient à 80 cm… Il fallut atteindre 4 m 40 pour trouver une assise rocheuse. Au jugement de certains, nous serions là sur l'emplacement des carrières d'où seraient sortis les remparts de Dinan. Il fallait abattre le garage. Alors, pourquoi ne pas prolonger le bâtiment St-Joseph et faire trois classes supplémentaires ? On prenait un peu sur la cour, mais on gagnait sur la cour Fromentin qui ne serait pas exposée à devenir un puits profond et obscur. Les plans changèrent donc, qu'il fallut faire accepter par l'administration départementale…

Ainsi se réalise un des désirs du Père Meinser celui de consacrer aux sciences tout le secteur St-Joseph. Aux laboratoires et amphithéâtres de physique et chimie, de sciences naturelles et de technologie, viennent s'ajouter la salle de dessin, le laboratoire de langues, et ceux de géographie. Le vœu est dépassé, que nous poursuivions depuis 1954.

Mais en érigeant ces constructions, nous sommes entrés dans une tradition beaucoup plus ancienne. Nous avons poussé l'école dans le sens de sa progression naturelle quand, en 1880, le Père Dagorne vendait sa petite ferme pour allonger le bâtiment Bertier, il esquissait un timide mouvement vers l'ouest, en direction de la rue de la Garaye. Les pauvres deniers que lui coûtèrent la construction des classes primaires, de la lingerie et de l'infirmerie, ne lui permirent pas d'achever son plan, et même il dût vendre les jardins où s'érigea plus tard la clinique de la Sagesse. Mais il indiquait le chemin, et quand les Cordeliers eurent acquis le jardin de l'Hôtel de Plouër, les espoirs furent permis : nous venons de les réaliser…

C'est d'emblée vers l'avenir que nous nous sommes tournés. Tant que l'Eglise nous donnera mandat pour œuvrer dans un champ d'apostolat qu'elle reconnaît comme pleinement authentique, notre forme d'obéissance sera celle d'une activité sans limites. Dans l'Eglise, notre école chrétienne assumera son service dans la mesure où elle sera évangélique. Les laïcs, par leur efficacité, y apportent le sens du monde à construire, les prêtres et les religieuses, par leur exclusive consécration à Dieu, le sens du monde qui passe et du Christ qui revient. Si nos forces s'unissent dans cet amour qui explique notre vocation commune, il n'y a pas d'espoir qui puisse nous être refusé.

Par une coïncidence providentielle, l'Eglise fête aujourd'hui St-François d'Assise, auquel d'Avaugour nous relie si intimement, ce François qui ne renonça aux plaisirs que pour s’ouvrir à la joie, joie débordante née du dépouillement et de l'abnégation. Il y a des traditions qui sclérosent. Il en est d'autres qui sont une source intarissable de vie et d'action. Se réclamer de François d'Assise, ce n'est pas manifester un goût de repli, mais une volonté d'ouverture. On nous a reproché d'avoir bâti trop luxueux, on nous a reproché, aussi, de nous accrocher au passé. Si paradoxal que cela puisse paraître, je crois que les deux reproches se rejoignent.

Quand on sent en soi cet appel incessant des générations passées qui ont tout tiré de leur Foi, il n'est pas facile d'en ignorer la poussée. En ce sens, une tradition n'est guère un gage de conservatisme. Elle pèse au contraire sur nous avec une exigence particulièrement forte. Se retrouver ici, à certaines heures, en pleine maison franciscaine, aimer à faire surgir les souvenirs du passé, ce n'est pas se blottir frileusement contre les intempéries, ce peut être un point d'appui pour de nouveaux départs.

Tenez, elle est belle, notre cour intérieure, quand, sous le soleil, le rouge des géraniums jette sa tache éclatante sur l'or fané de son dur granit, et qu'elle fait jaillir la fine pointe du Capitole comme un espoir incoercible ! Il est calme, notre petit cloître, lorsque la maison s'éveille à une journée nouvelle et que, dans le silence, les fines arcades découpent leur élégante enfilade dans la clarté timide du premier soleil ! Il est somptueux, notre réfectoire, quand, dans une assemblée comme celle d'aujourd'hui, les lourdes poutres et les ogives légères se souviennent des fastes des Etats de Bretagne ! Aussi, nous les protégeons comme un legs du passé.

Mais ce sentiment n'est au fond que le secret désir de travailler davantage. Puisqu'à un monastère de prière, de silence et de réflexion, l'Eglise a donné mission de devenir maison d'éducation pour une jeunesse qui doit y trouver les moyens les plus sûrs de sa formation, le témoignage vivant et sans cesse présent d'un passé de beauté, de force et de vie, est une sollicitation permanente à un dépassement constant. Ne rien détruire de ce qui est beau, adapter sans cesse en cette période d'iconoclasme, c'est délibérément que nous avons choisi de faire crédit à ce qui est. La fidélité au passé, en ce sens, est un point d'appui pour des élans généreux vers l'avenir Dites-moi, mes amis, avons-nous eu raison de nous inspirer des exemples de nos pères ? ».

Les applaudissements nourris qui répondirent à cette question exprimèrent assez l'assentiment unanime de l'assemblée.

Monseigneur Barbu, pour sa part, rendit un hommage senti à Monsieur le Supérieur, puis donnant quelques consignes, rappela qu'une école catholique doit fournir un enseignement de qualité (il se déclara pleinement rassuré sur ce point par les locaux qu'il avait visités le matin même), mais surtout un enseignement chrétien. Evoquant la déclaration des évêques de France sur l'éducation et la Foi, élaborée à Lourdes l'an dernier, il rappela que le caractère spécifique de l'enseignement chrétien, c'est d'allier dans un même acte : l'acquisition du savoir, la formation de la liberté et l'éducation de la Foi. C'est dans le même temps que les jeunes doivent devenir des hommes, et des chrétiens.

Pour cela, il faut que les maîtres soient présents, disponibles à leurs élèves, prêts à répondre à toutes leurs sollicitations, afin que ceux-ci sentent chez leurs éducateurs la vibration d'âmes chrétiennes. Il faut encore que les maîtres soient au service de tous, surtout des «pauvres», des moins doués, aidant chacun à faire le pas, le petit pas peut-être qu'il est capable de réaliser chaque jour. Il faut enfin que les maîtres aiment leurs élèves, d'un amour désintéressé, pour ce qu'ils seront demain, au service de la cité et du monde.

Aux parents, Monseigneur recommanda de ne pas se croire déchargés de la formation chrétienne de leurs enfants, car la convergence des efforts de tous est indispensable dans la recherche de formules nouvelles, mais surtout dans la collaboration confiante et constante pour que se réalise « l'homme parfait » dont parle St-Paul, c'est-à-dire l'humanité toute entière intégrée à Jésus-Christ, parce qu'en chacun l'homme nouveau aura été formé par la grâce et la charité…

 

FETE DU 4 OCTOBRE 1970
RÉUNION DES ANCIENS ET INAUGURATION DES NOUVEAUX LOCAUX

L'inauguration du nouveau bâtiment Saint-Joseph est relatée dans le n° 27, nouvelle série, de CVC, pages 16 à 19, d'octobre 1970.