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La vie aux Cordeliers au cours de l'année scolaire 1912-1913

Les activités des élèves, en dehors des activités scolaires à proprement parler, au cours de l'année 1912-1913, ont été présentées dans le "Bulletin de l'Association amicale des Anciens élèves de l'École des Cordeliers" qui retrace les travaux de l'Assemblée générale du 25 juin 1913 dans les "Echos des Cordeliers", sous la rubrique" La vie dans l'École", pages 37 à 44.

1 – "Le bon Auguste" était le "portier" de l'école. Il allait fêter ses 50 ans de présence lorsque la maladie l'a emporté. Le président de l'Association, le R. P. Lucas, évoque ainsi sa mémoire : « Depuis 1862, il faisait partie de la maison, et beaucoup d'entre nous se rappellent avec quel soin et quelle attention il nous servit d'abord au réfectoire. Il était l'activité et l'agilité en personne. Son bras tendu faisait décrire à la corbeille les arabesques les plus imprévues, et il dérobait avec un art merveilleux à une main trop avide le pain frais qui devait remplacer le morceau inachevé ou dissimulé sous la serviette… »
Source : Bulletin du 26 juin 1912, page 21.

2 – Pour les non latinistes, on peut traduire cette expression par : "Se reposer pour un meilleur travail".

Lorsque bien souvent – et ce nous est une satisfaction toujours nouvelle – il arrive à quelque professeur actuel de l'École de rencontrer l'un de nos chers anciens, il est une question qu'invariablement on lui adresse : « Quoi de nouveau aux vieux Cordeliers ? »
Il y répond de son mieux, cela va sans dire, mais comment tout rapporter en une conversation rapide, entre deux poignées de mains hâtivement échangées ? Avec cela, vous n'avez pas été sans le remarquer vingt fois : c'est justement à l'heure où vous faites à votre mémoire les appels les plus réitérés, que vous en éprouvez davantage les défaillances.
Cette chronique n'a d'autre prétention que de fournir un aliment, malgré sa brièveté, à la curiosité fort légitime des élèves d'autrefois au sujet de ce que font, à leur tour, à l'ombre des mêmes cloîtres, qui les abritèrent, les élèves d'aujourd'hui.

Octobre 1912. – Les vacances touchent à leur fin. Voici les professeurs qui se réunissent, quatre jours avant la rentrée officielle, afin d'accomplir, suivant l'usage, les exercices de leur retraite annuelle. Celle-ci est prêchée par le R. P. du Plessis de Grénédan, de la Congrégation du Saint-Esprit : un apôtre doublé d'un saint.
Puis le grand portail ouvre ses battants tout au large et le défilé des arrivants commence ; rappelez-vous ces émotions premières sous le regard du bon Auguste (1) : mais il n'est plus là pour recevoir, non moins paternellement que solennellement, les nouveaux.
Afin que l'année soit fructueuse, il importe d'en offrir à Dieu les prémices, et c'est pourquoi elle débute par la messe du Saint-Esprit et se continue, pour les élèves après les maîtres, par une courte retraite. Que si vous aviez voulu savoir l'impression produite sur les enfants par l'abbé Hamet, un ancien lui aussi, vous eussiez vite appris combien sa parole chaude, vibrante, enthousiaste, les avait profondément saisis.
Et maintenant, puisque, appelé à l'aide, Dieu besognera, sans plus tarder, besognons.

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C'est une vie de labeur, en effet, que celle du collège, et d'un travail sans relâche, pour beaucoup immédiatement préparatoire aux examens, pour tous assurant l'avenir.
Tous les quinze jours, à la Chapelle, seront proclamés les résultats des compositions ; tous les mois, dans les salles de classes, M. le Supérieur distribuera blâme ou éloge qu'appellent les notes de chacun.
Ainsi, grâce à ces moyens d'émulation, sont soutenues les bonnes volontés, stimulées les énergies, excités les retardataires, – si d'aventure il y en a. Plus haut cependant plane l'idée du devoir chrétien et c'est jusque-là que nos élèves apprennent à regarder, l'École des Cordeliers étant tout d'abord l'école où Jésus-Christ est maître : Schola Christ.
A Pâques se présente le redoutable examen semestriel, autour des traditionnels tapis verts : série d'épreuves qui sont comme nos grandes manœuvres scolaires. Nos futurs bacheliers s'y aguerrissent et devant le plus bienveillant des jurys, s'instruisent à vaincre, sans pousser trop loin la crainte de celui de Rennes.
Signalons une très heureuse innovation – restauration serait mieux – entreprise par M. le Supérieur : celle de donner vie à la très ancienne Société littéraire établie par M. Dagorne. Toutefois, jusqu'ici nous nous sommes contentés de ce que nous appelons : le Livre d'or, où deux conseils de professeurs, l'un pour le premier, l'autre pour le second cycle, n'admettent qu'à bon escient les devoirs jugés par eux dignes d'être retenus et d'avoir les honneurs de la lecture publique.
C'est également à son activité toujours inlassable que l'École des Cordeliers doit sa Section industrielle. On n'ignore pas les brillantes carrières qu'elle assure à ceux de nos jeunes gens qui la fréquentent, et le développement toujours grandissant de ces sortes d'écoles professionnelles.
Nous avons pris les devants dans la région : atelier d'ajustage, forges, salles des machines et d'éléctricité, outillage parfait, maîtres de haute compétence, comme M. Govet, ancien mécanicien diplômé de la marine, ou M. Georges L'Hôtellier, constructeur mécanicien à Dinan, tout contribue à côté de l'enseignement théorique, à nos cours pratiques les meilleurs et les plus utiles.
Le 29 juin, M. le chanoine de la Villerabel archidiacre de Saint-Brieuc, venait bénir le moteur de type Winterthür, les machines-outils et dynamo-électriques, sortant des manufactures les plus estimées. Il prononçait un magnifique discours sur le commentaire de cette parole, si bien appropriée à la circonstance : « Vous êtes les fils de la lumière et du jour ».
Le soir, la grande salle des Fêtes resplendissait des feux des innombrables lampes électriques et présentait un féerique décor. Devant un public aussi distingué que fin connaisseur, furent exécutés par nos musiques vocale et instrumentale des morceaux du goût le plus classique. Le Maître Kowalski, à la virtuosité hors de pair, fut accueilli, dans quelques-unes de ses compositions, par de chaleureux et unanimes applaudissements. Enfin, pour terminer la séance, la chorale paraissait dans un opéra-comique enlevé avec une maestria incomparable.

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On le voit, si nos élèves savent travailler ferme, quand il le faut, ils savent non moins se détendre et se récréer, lorsque la règle le permet.
Vie laborieuse, certes, que la leur, vie joyeuse aussi.
Vous les avez trouvés peut-être en récréation, lorsque vous nous procurez le plaisir de vos visites, et vous avez assisté à leurs débats, à leur jeux, à leurs courses.
Lorsque vous avez consenti à vous asseoir à notre table, vous avez entendu, sous les poutres géantes du réfectoire, – l'ancienne salle capitulaire des moines silencieux, – les éclats de ces voix jeunes et vibrantes, manifestation bruyante à la vérité, mais indiscutable, d'âmes en liesse que la "geôle captive" n'effraie nullement.
Si vous les avez croisés, par hasard, aux jours de promenades, au long des rives charmeuses de la Rance ou sous le couvert d'un frais bosquet, vous avez évoqué, avouez-le, cet âge disparu où vous aussi goûtiez ces mêmes joies simples et franches, et à part vous, une fois de plus, vous vous êtes murmuré : « Le beau temps c'était ! Que n'y suis-je encore ! »
Et cela me dispense de vous narrer ce que peut apporter de jouissances vivement senties, l'excursion par excellence, qu'on nomme la promenade de musique, avec pour but, cette année, Pleudihen, et un voyage en vedette, sur les flots berceurs, depuis le réveil de l'aurore jusqu'au lever des étoiles. Je n'ai qu'à vous dire : Souvenez-vous.
A ce propos je dois à nos musiques vocale et instrumentale une mention très particulière. Elles ont été vraiment remarquables, la première sous la direction de M. Pauwels-d'Acosta, la seconde sous l'impulsion qu'ont su lui donner M. Arscott et M. l'abbé G. Lemoine.
L'une et l'autre se sont exercées en des répétitions régulières, méthodiques, laborieusement menées. Quoi d'étonnant après de tels efforts que l'une et l'autre aient donné les plus brillants résultats, l'instrumentale surtout – au dire de maîtres comme Kowalski, – faisant preuve d'une science qu'on rencontre rarement à ce degré chez d'aussi jeunes exécutants.
A chacune de nos fêtes, à chaque concert organisé au profit de l'École, elles prêtaient leur précieux et artistique concours, et méritaient bien les compliments très flatteurs qu'on leur décernait.
Nous eûmes, à deux reprises, l'occasion d'admirer le talent dramatique d'une troupe d'acteurs des grands théâtres parisiens. A côté d'eux, nos musiciens – chorale ou orchestre – faisaient très bonne figure : c'est marquer de ce mot combien l'auditoire les goûtait et les ovationnait parfois.
Et pourtant, comment oser paraître quand est annoncé le maître Kowalski ? Pour tous ceux qui l'entendent, il est le prestigieux pianiste dont l'habileté déconcerte ; pour l'École des Cordeliers, il est mieux que cela, il veut être simplement un ami. A ce titre il daigna nous donner deux conférences avec exécutions au piano, sur l'art musical chez les différents peuples d'Europe ; à ce titre, maintes fois il consent à nous honorer de sa présence au réfectoire et s'y abandonne en de charmantes et très spirituelles causeries.
« Otiare quo mellus labore » (2), ainsi nous reposons-nous de temps à autre, certaines de nos distractions pourtant étant elles-mêmes des manières d'études.
N'était-ce pas un excellent exercice pratique de langue anglaise que cette représentation de Macbeth dans l'idiome même de l'auteur ? Avec M. le chanoine Robillard, président de la journée, il n'est que juste de féliciter M. l'abbé Citté de cette initiative extrêmement intéressante. Complimentons également les jeunes interprètes de la tragédie sheakespearienne : de longues séances préparatoires leur assuraient un succès dû à un labeur qui méritait d'être couronné.
Et la gymnastique ? Et le foot-ball ? n'entrent-ils pas, pour leur part, dans cette catégorie de délassements qui sont en même temps des travaux ?
M. Argout, maître d'armes au 13e régiment de hussards mène son monde à une allure toute militaire, avec une rondeur aimable qui le rend personnellement très sympathique.
Les festivals où il présenta ses gymnastes, soit dans des mouvements d'ensemble, soit dans des exercices variés, soit dans des pyramides imposantes, furent les mieux réussis : vous avez été à même de les apprécier, puisque le programme de la fête des Anciens vous en offrait le spectacle.
A quelque distance de Dinan, nous avons fait l'acquisition d'un champ d'entraînement pour le foot-ball, où se rendent les très nombreux amateurs de ce sport. Fort bien compris, l'A. N. G. (Aigle Noir Guesclin) a ses sections suivant l'âge et la force de ses membres ; ce sont, jeudis et dimanches d'hiver, des joutes sans fin, où l'ardeur cependant ne dégénère pas en disputes, et où rien n'est perdu, pas même l'honneur du parti vaincu.

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Travail et joie, avons-nous dit. Il y a plus et mieux à ajouter touchant la vie de nos enfants. Ni joie, ni travail, n'iraient chez eux sans la piété.
Vie religieuse d'abord, tel est l'ordre : la piété, dans l'écolier comme dans l'homme, est à la base de tout. Ce sont des chrétiens que nous entreprenons de former, sur des âmes que nous nous penchons plus que sur des intelligences.
Chaque matin, à la descente du dortoir, la journée commence par l'assistance à la messe et il nous est doux de souligner l'empressements avec lequel nos élèves, grands et petits, s'approchent fréquemment, la plupart quotidiennement, de la Table eucharistique. Tout est là, ne cessons-nous de leur répéter : un collège où l'on communie souvent est un collège où règne le bon esprit. Nous osons apporter une preuve de plus à cette règle et la confirmer.
Les vocations elles-mêmes ne s'y affermissent-elles pas ? Qu'il nous soit permis à ce sujet de noter, non sans une fierté paternelle qu'on nous pardonnera, le chiffre de dix candidats présentés cette année à l'examen d'admission pour le Grand Séminaire.
Vous connaissez les vastes proportions de notre chapelle : il vous est facile de vous représenter quelles belles cérémonies s'y déploient aux jours de nos grandes solennités, alors que viennent s'ajouter aux splendeurs liturgiques, les harmonies des voix et les accords des instruments ; ou que, plus simplement, les dimanches ordinaires, la schola grégorienne fait entendre ses pieuses mélodies, alternées avec le chœur entier des élèves.
L'Immaculée-Conception, notre fête principale, la Purification, la première communion solennelle, le Sacré-Cœur, avec sa procession à travers cours et jardins, la Saint-Eloi, qui rassemble autour de la statue du saint patron des "batteurs de fer", les ajusteurs et les forgerons, sont plus particulièrement célébrés chez nous.
Charmante aussi est la Saint-Louis de Gonzague – encore une institution du Supérieur – groupant les enfants des écoles presbytérales, conduits par les prêtres des paroisses, et les amenant à prendre contact dès aujourd'hui avec leur collège de demain.
S'agit-il d'entretenir la piété dans les plus fervents ? La Congrégation de la Sainte-Vierge est là, prête à les recevoir, après les épreuves sagement requises. D'autres voudront-ils acquérir cet amour des pauvres qui distingue le jeune homme résolument chrétien et s'exercer au maniement de la charité ? Ils entreront dans la Conférence de Saint-Vincent de Paul. Et comme tombait cette année le centenaire d'Ozanam, nos conférenciers – outre leur séance annuelle, présidée par M. O'Murphy, de Saint-Servan, – se réunirent en notre chapelle et un très éloquent panégyrique fut prononcé par M. le chanoine le Fer de la Motte.
A nos grands sur le point de nous quitter ne convenait-il pas d'offrir une retraite de fin d'études ? Nous en avons expérimenté, depuis longtemps la consolante efficacité ; aussi n'avons-nous eu garde d'interrompre la tradition : le prédicateur en fut M. l'abbé Hamet.
Trois évêques missionnaires, N. N. S. S. Kersuzan, d'Haïti ; Charlebois, de l'Athabasca-Mackenzie, et Baslé, évêque de Mysore, qui voulurent bien s'arrêter près de nous et nous adresser la parole, auront-ils trouvé les ouvriers évangéliques qu'ils cherchaient ? A Dieu son secret, mais combien des nôtres sont déjà partis jusqu'aux terres les plus lointaines ?
Cependant la distribution des prix s'annonce pour le 22 juillet. Vous y avez assisté, entourant le R. P. Lucas, le président de notre Association. Je ne la raconterai pas.

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Et ici doit s'arrêter notre revue, sous peine d'empiéter démesurément sur les pages qui lui sont réservées.
Elle n'a point tout dit, loin de là, de la vie de l'École, si variée en réalité, quoique en apparence si monotone.
Elle a, du moins, essayé de donner un aperçu général de ce que fut l'année 1912-1913, en ce petit coin du monde, à tous nos anciens restés très chers, l'École des Cordeliers.