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La vie aux Cordeliers au cours de l'année scolaire 1913-1914

Sous le titre "ÉCHOS DE CORDELIERS", le "Bulletin de l'Association amicale des Anciens élèves de l'École des Cordeliers" retrace les travaux de l'Assemblée générale du 22 juin 1914 et "La vie dans l'Ecole", pages 40 à 49.

Ceci n'a d'autre prétention que d'être le journal de bord des Cordeliers, pour l'année scolaire 1913-1914. Un peu sec, un peu laconique, tel est toujours ce genre de littérature, plus intéressant pour ceux qui furent les acteurs ou les spectateurs des faits qu'il relate, que pour les amis du dehors. Cependant, comme la vie d'un collège, où les traditions sont fortes, ne varie guère dans sa substance, dans son âme, et que seuls le corps, les côtés accidentels changent d'une année à l'autre, il sera facile aux Anciens de lire entre les lignes et d'animer par leurs propres souvenirs ce squelette de notre vie scolaire.

Octobre 1913. – La rentrée est faite; et quelle rentrée ! Plus de 400 élèves se pressent à la messe du Saint-Esprit, dans les bancs de la chapelle, devenus trop étroits pour les contenir. Ne disait-on pas, hier encore, même parmi nos amis trop crédules : « Les Cordeliers vont être expulsés; ils sont cernés par les deux régiments de Dinan. » Cernés, oui, ils le sont, mais par un envahisseur pacifique. Jamais on ne vit pareille affluence : M. l'Économe en est littéralement affolé. Heureusement, la place ne manque pas dans nos vieux murs. Dortoirs, études, réfectoire se dilatent et s'amplifient sur un signe de lui, et tout le monde est hospitalisé.

Le R. P. Fontaine, le théologien bien connu, a prêché la retraite des professeurs. C'est lui aussi qui prépare les élèves à sanctifier les labeurs de l'année qui commence. Ainsi munie des dons de Dieu, la bonne volonté de chacun peut se mettre à l'œuvre.

Rien de particulier n'a marqué les débuts de l'année scolaire. Il est juste de rappeler cependant comment alertes et bruits inquiétants s'y sont multipliés. Un jour, il fallait le prévoir, la lumière s'est faite et, sans rappeler ici ce que personne n'a oublié, disons que ce fut à la confusion de ceux qui peut-être avaient escompté une trop facile victoire : une fois de plus nos Cordeliers recouvrèrent la sécurité.

Au milieu des difficultés de l'heure présente, une pieuse pensée de M. le Supérieur a voulu consacrer l'École au puissant archange Saint Michel, le héros du bon combat : cette consécration a eu lieu le dimanche 16 novembre.

Puis est venue notre fête principale : l'Immaculée-Conception. M. l'abbé Loisel, aumônier de l'Asile de Léhon, la présidait. En langage pieux et touchant, il nous retraça les enseignements donnés à Lourdes par la Sainte Vierge. L'après-midi, selon la tradition, une séance récréative nous réunissait à la Salle des Fêtes.

Quelques jours plus tard, passait à Dinan un artiste en instruments à cordes et en cristallophone. Une charmante audition musicale nous fut donnée ce soir-là.

N'oublions pas non plus la Saint-Eloi. Le patron des ouvriers sur métaux est toujours solennellement fêté par nos ajusteurs, le premier dimanche de décembre.

Les jours diminuent de plus en plus; l'automne accentue ses frimas. Maintes fois, en cette fin de premier trimestre, nous a été donnée la leçon de la mort, surtout dans les rangs de nos chers Anciens. Toutefois, nous devons ici un souvenir spécial à Bernard Chupin, un de nos plus jeunes élèves, trop tôt ravi à l'affection de ses parents et de ses condisciples, et à Marie-Ange Lelièvre, un vieux serviteur de l'École des Cordeliers, rappelé à Dieu au lendemain de Noël.

Noël ! quel doux nom ! Vous vous souvenez, amis, du vieux temps : la messe de minuit précédée du solennel cantique "Minuit, chrétiens" et le réveillon qui suit. Tout cela n'a point changé et Noël est toujours joyeuse fête. Il y a, à vrai dire, une autre raison qui y aide : Noël, c'est l'annonce des vacances, courtes, mais bonnes et intimes vacances. On ira commencer l'année en famille, et l'on ne reviendra qu'après l'Épiphanie, tirer à chaque carré, selon l'antique usage, le gâteau des rois : c'est l'inauguration obligée du second trimestre.

En janvier, nous avons eu un concert récital, donné par les élèves solistes et choristes de la musique vocale, puis un second, en mars, par les musiciens instrumentistes, du trombone au violon inclusivement. Ces deux examens publics de nos petits artistes ont été, sans contredit, de vrais succès. Ils ont valu les applaudissements les plus mérités aux élèves et aux maîtres dont le talent et le dévouement obtient en quelques mois de semblables résultats.

Et puisque nous en sommes aux fêtes et aux séances, disons tout de suite que ce deuxième trimestre, qui est pourtant le grand trimestre de labeur, le trimestre de « l'examen semestriel », n'en a pas manqué. Une troupe de passage à Dinan, la troupe du théâtre Chabot, nous interprète, le 19 mars, les Deux Timides, de Labiche, et quelques jours plus tard, le célèbre drame des Oberlé, que mille raisons devaient faire applaudir en ce moment. Le cinéma lui-même a fait son apparition dans nos Cordeliers, et un film dramatique du plus haut effet : l'Enfant de Paris, a défilé sous nos regards émus. C'est ainsi que la vie de collège, souvent austère, a ses heures de soleil et ses instants de détente.

La Purification, le 2 février, et la Saint-Joseph, le 19 mars, sont toujours de grandes fêtes aux Cordeliers. C'est au jour de la Purification qu'a lieu la réception dans la Congrégation de la Sainte Vierge. A la grand-messe, M. le chanoine Le Gaignou, aumônier de l'hospice général de Saint-Malo, a parlé de Marie avec une éloquence persuasive. Le 19 mars, c'est l'abbé Philoux, recteur de Hénanbihen, ancien élève des Cordeliers, qui nous fit, d'après la sainte Écriture, un portrait vraiment évangélique de saint Joseph.

A côté de ces cérémonies plus extérieures, d'autres plus intimes trouvent leur place : c'est ainsi que le dimanche de Quinquagésime, en souvenir sans doute de la leçon de charité chrétienne que nous donne l'Épître de ce jour, les conférenciers de Saint-Vincent-de-Paul prononcent chaque année leur consécration.

Puis c'est aux premiers jours d'avril, la Semaine Sainte et ses cérémonies si touchantes, si évocatrices. Les professeurs les ont expliquées en classe et, avec une religieuse attention, les élèves les suivent, y prennent part et s'imprègnent de ces émotions religieuses, les plus pures et les plus réconfortantes de toutes. Cette Semaine Sainte c'est un crescendo d'impressions pieuses, jusqu'à ce qu'enfin, au matin de Pâques, les délicieuses voix de nos petits soprani chantent l'Alleluia de la messe grégorienne de la Résurrection. Ces jours-là les labeurs sont oubliés : on ne se sent plus les mêmes !

Nous n'avons guère parlé de travail jusqu'ici. A vrai dire, il est difficile de s'étendre longuement sur ce chapitre. La piété, on s'efforce de la rendre plus aimable que partout ailleurs; et nous en avons esquissé déjà les diverses manifestations. Les distractions aussi, on les multiplie; elles sont le bon miel qui fait passer le gros pain, parfois dur de la science. Quant au travail ! il va son train, peu varié, monotone même. Comme le marteau qui frappe l'enclume, comme le moteur qui perpétuellement exécute la série régulière de ses mouvements rythmés, il ne connaît guère les grands changements, les grandes diversions. Rien n'y diffère d'une semaine à l'autre. Cependant nous avons un mot à dire des examens annuels.

Qui ne se souvient de ces assises solennelles de la semaine de la Passion où jadis, sous les yeux d'un jury qui paraissait toujours sévère, on tremblait de se voir comparaître ?

Que dire encore de ces heures angoissantes du Baccalauréat ? On vient de passer à Saint-Brieuc les examens écrits, et, retour au collège, on guette chaque soir avec anxiété la dépêche qui doit apporter la bonne ou la fatale nouvelle.

Du baccalauréat de cette année, nous dirions bien ici les succès qui furent imposants. Mais n'anticipons pas sur le troisième trimestre.

Nous eûmes des vacances de Pâques délicieuses. Au retour, vous le savez, les feuilles sont toujours épanouies aux Cordeliers, et la cour des grands, toute nue quand on la quitte, est devenue comme un berceau de verdure.

Peu après la rentrée, nous avions le grand bonheur de recevoir la visite de Sa Grandeur Monseigneur notre évêque; il venait conférer à nos élèves le sacrement de Confirmation. Le prédicateur de la retraite était M. l'abbé Carfantan, ancien professeur des Cordeliers; les parrains des confirmands, M. le capitaine Dorange et M. Foucqueron, avocat au barreau de Dinan. C'est toujours une grande fête que la venue de Monseigneur parmi nous. Ce jour-là, la chapelle se pare; les allées, le cloître, les cours s'ornent d'écussons, de drapeaux et d'oriflammes. En nous prodiguant paternellement des paroles de réconfort, Monseigneur savait-il le grand événement que la Providence nous faisait l'honneur de nous ménager ? Il est probable que non. Nous avons hâte d'y arriver et de vous en narrer les détails.

Auparavant, laissez-nous vous dire ce que furent les quinze jours qui suivirent la Confirmation.

Le lendemain même de cette cérémonie, s'ouvrait à l'antique monastère de Léhon notre dixième retraite de fin d'études.M. l'abbé Jollives, recteur d'Yffiniac, qui l'a prêchée, en a exprimé sa profonde édification : cette retraite a été vraiment excellente. Quelqu'un pourtant y manquait, qui eut vivement désiré s'y trouver. Mandé par télégramme, M. le Supérieur était au chevet de sa sœur mourante. Le mardi 18 mai, Dieu rappelait à lui Mlle le Fer de la Motte. Ce fut aux Cordeliers une grande peine : on savait la douleur profonde que ce deuil causait à M. le Supérieur et à sa vénérable mère, qui perdait la fidèle compagne de ses vieux jours.

Qui eût dit que, dix jours après, une autre séparation et une autre perte nous seraient imposées à nous-mêmes !

Le vendredi 22 mai, lendemain de l'Ascension, un bruit se répand, comme une traînée de poudre, dans nos Cordeliers : M. le Supérieur devient évêque de Nantes. Qui l'a dit ? – Comment l'a-t-on appris ? – Une dépêche adressée de Rome au journal nantais l'Express de l'Ouest l'annonce. Mais est-ce bien certain ? – Faut-il y ajouter foi ? Rien d'officiel encore n'a paru.

Presque aussitôt, les télégrammes affluent, de Nantes, de Rome, de la France entière. Il n'y a plus de doute possible : nous avons parmi nous l'évêque de Nantes.

Comment décrire ce que fut cette première journée aux Cordeliers ? M. le Fer de la Motte n'était pas là, quand parvint l'émouvante nouvelle. Il était parti, le matin même, près de sa mère à l'occasion de la douloureuse octave de leur commune épreuve. Il espérait, en même temps, prendre un peu de repos – un repos de deux jours, il n'en prenait jamais davantage – après les fatigues et les veilles d'un récent procès, où il revendiquait les sommes versées jadis par lui, pour sa chapelle, procès dont l'issue fut heureuse, du reste.

Et c'est pendant son absence que ce coup de foudre éclatait. A vrai dire, nous aurions dû y être préparés. Ne l'avait-on pas annoncé tant de fois déjà : Vous perdrez votre Supérieur, il sera évêque ! Mais il en était de cette prophétie comme de tous les malheurs prévus et que l'on ne voit pas venir; on finit par s'habituer à reculer cette échéance, si bien que l'on se dit : ils ne viendront jamais.

C'en était fait pourtant : il fallut se résigner. Chacun se résigna et l'on n'entendit pas aux Cordeliers la voix du découragement. Si la tristesse fut vivement sentie en songeant aux séparations nécessaires, la paix, la confiance en la Providence, toujours si bonne pour notre École, la joie même de donner à l'Église de France un pontife, remplirent les cœurs de tous. Monseigneur – ainsi devons-nous le nommer désormais – Monseigneur rentra le soir même parmi nous. Comment dire ce que fut cette soirée intime ?

Le matin, dès la première nouvelle, M. l'abbé Lemoine, doyen des professeurs, était parti porter à l'élu nos vœux et notre hommage filial. Et maintenant, il faisait aux professeurs réunis dans la petite salle le récit de son voyage et de son entrevue : on le reçoit à Saint-Servan au salon de la demeure familiale; la porte s'ouvre. Monseigneur entre. Il est pâle, défiguré, l'émotion l'étreint et le brise au point de le rendre méconnaissable. Il voulait douter encore : impossible ! Et il laisse libre cours à ses larmes.

Et nous, ce soir-là, serrés autour de lui comme des fils autour d'un père qui va les quitter, comme des combattants autour d'un défenseur dont ils auraient encore tant besoin, n'avons-nous pas senti les larmes monter aussi à nos yeux, tandis qu'il prononçait les mots de départ et d'adieu, et qu'entrevoyant déjà l'heure de la séparation nécessaire, il nous invitait à demeurer unis, bien unis pour la prospérité future de nos Cordeliers.

Cependant le lendemain 23, arrivait le biglietto, lettre officielle du Saint-Siège. Par une coïncidence remarquée, on proclamait au martyrologe de ce jour, la fête des Enfants Nantais, Donatien et Rogatien : Nantes prenait en quelque sorte possession de son évêque : désormais il ne nous appartenait plus qu'à demi.

En effet, à maintes reprises, Monseigneur dut dès lors nous laisser orphelins. Ce fut d'abord pour aller à Paris, chercher, près de son directeur spirituel, le soutien et l'encouragement. Il se rendit ensuite à Rome, au tombeau des Saints Apôtres et aux pieds du Pape, pour y faire son obédience, avant de recevoir, sur ses épaules, le lourd fardeau de l'épiscopat.

Ce pèlerinage de Rome, Monseigneur nous le narra, au retour, en des termes tout rayonnants de la lumière si pure de la Ville Éternelle où tout est vérité, tout embaumés aussi de la suave et paternelle bonté du Saint-Père, dont l'affection éclairée avait voulu choisir avec une particulière sollicitude – nous l'avons su depuis – l'élu de l'Église de Nantes.

Puis ce sont dans notre École les visites et les fêtes. De toute part on rend hommage au nouvel évêque. Après le flot des journalistes, les premiers sur les lieux comme il convient, arrive une véritable marée de lettres – jusqu'à 74 à un seul courrier !

Plus tard suivirent des étrangers de marque, les dignitaires de l'Église de Nantes : MM. les Vicaires Capitulaires et M. le Supérieur du Grand Séminaire, MM. les secrétaires de l'Évêché, une délégation de la classe dont fit partie Monseigneur au Grand Séminaire de Saint-Brieuc, qui vint lui présenter une croix pastorale. Ne fallait-il pas que tous offrissent leurs vœux à leur pasteur attendu et déjà aimé par avance, ou à leur ancien et éminent ami ?

Quant aux réjouissances, pieuses ou profanes, que chaque année scolaire ramène régulièrement à cette époque, elles eurent cette fois un caractère et un éclat inaccoutumés. Vous avez encore présente à la mémoire cette magnifique réunion des Anciens du 22 juin. Trois jours après, la Saint-Louis de Gonzague rassemblait les élèves des écoles presbytérales : M. le Curé de Saint-Michel présidait et la merveilleuse chorale de sa paroisse, dont l'éloge n'est plus à faire, y prêtait gracieusement son concours. Puis c'était à Evran la promenade de musique et de gymnastique : une réception enthousiaste nous était réservée par les soins de M. le Curé et de M. le Maire, unis pour nous accueillir. Peu après, la Conférence Saint Vincent-de-Paul tenait ses assises annuelles sous la présidence de M. Perrio, le zélé directeur diocésain de cette œuvre admirable.

N'oublions pas non plus le succès vraiment magnifique que notre Chorale remporta à Dinard au grand concours musical du 28 juin. Un premier prix de lecture à vue, un prix d'exécution avec les félicitations unanimes du jury, les acclamations les plus enthousiastes le soir au concours d'Honneur, telle fut la récompense méritée du travail de nos élèves et du dévouement de leur maître, M. Pauwels. Du reste, vous avez goûté, à la réunion des Anciens, le charme des morceaux que l'on préparait alors pour le concours.

Mais, à côté de ces manifestations publiques, nous en avons voulu d'autres, plus intimes, plus touchantes, où il nous fut donné de jouir, nous seuls, en famille, de notre évêque.

Le dimanche de la Pentecôte, quelques jours après la nomination de Monseigneur, nous le voyions pour la première fois en costume de prélat. Soutane à boutons violets, ceinture et barrette violettes, rochet et mantelleta, ainsi avons-nous désiré le voir revêtu, et c'est au milieu de la pompe des grandes fêtes que, musique en tête, nous lui avons fait cortège de ses appartements à la chapelle. Cette première entrée dans sa petite cathédrale, comme on a dit, nous faisait entrevoir une autre intronisation, déjà prochaine, plus grandiose sans doute, mais où le cœur certes n'aurait pas plus de part. Quelle émotion quand Monseigneur, salué après la cérémonie par notre drapeau des Cordeliers, approcha ses lèvres du précieux étendard, symbole de l'âme de notre École et le baisa avec une tendre affection !

Bientôt vint la Saint-Eugène, le 13 juillet. Nous l'avions préparée avec amour. Tous les professeurs de l'École y collaborèrent. Celui-ci, M. Le Guen, a trouvé une vieille plume du moyen-âge et, dans un cortège historique tout à fait "couleur locale" aux Cordeliers, il fait apparaître un hérault qui harangue noblement Monseigneur dans le style d'antan.

Puis c'est une vision de Donatien et Rogatien, les Enfants Nantais : ils entrevoient dans les lointains de l'avenir ce jeune prélat à grande et noble taille; ils en glorifient les mérites et les vertus, aux accents évocateurs d'une musique récitative, due au talent de M. Arscott. C'est encore dans une cantate, "Voix du Ciel", deux anges, l'ange de Nantes et l'ange des Cordeliers qui s'étant rencontrés dans les célestes parvis, échangent leurs mutuelles confidences, chantent leur admiration et leur bonheur, mêlé d'attente chez l'un, de tristesse chez l'autre. Mikaël (M. Holtz) en est l'auteur; M. Pauwels a composé la musique, et nos soprani l'interprètent à merveille.

M. l'abbé Lemoine, notre doyen, rappelle à Monseigneur dans une allocution des plus délicates, l'œuvre de ces dix-huit ans de labeur aux Cordeliers. Il s'y est tant dépensé qu'on peut dire sans injustice, qu'il a tout créé ou renouvelé. Enfin dans une apothéose radieuse, apparaît le blason de l'élu entouré de chevaliers portant haut leurs bannières, et tandis que la fanfare éclate et qu'un héraut commente les armoiries, le tableau s'achève et se développe : à droite et à gauche comme "soutien" des armes, deux élèves en uniforme surgissent, symbolisant nos Cordeliers; au sommet Donatien et Rogatien couronnent l'écu. Et le nom charmant qu'on lui trouva : Fête du Souvenir !

Et maintenant c'est l'année scolaire qui s'achève. Cette fois la distribution des Prix réunit une assistance plus considérable encore que de coutume : chacun tient à assister à la solennité scolaire que préside, pour la dernière fois en tant que Supérieur, Monseigneur le Fer de la Motte. Chacun veut témoigner sa sympathie aux dévoués maîtres de l'École. Ne soupçonne-t-on pas d'ailleurs que Monseigneur va profiter de cette circonstance, qui groupe fraternellement tous les amis de la chère maison, pour leur présenter un successeur ? Plusieurs l'ont pensé : ils ne se sont pas trompés.

En effet, après avoir remercié dans le début de son discours les assistants, qui sont ceux-là même dont le généreux concours ne lui a jamais fait défaut dans la poursuite de son œuvre, après avoir dit son chagrin de quitter une école où la vraie charité de Dieu, qui fleurit là comme nulle part ailleurs, lui faisait oublier toutes les les luttes, toutes les fatigues, à la douceur de son parfum, Monseigneur annonce la décision épiscopale. Le choix de Monseigneur Morelle ne s'est pas écarté au dehors de la maison. Les personnalités ecclésiastiques, revêtues des qualités nécessaires à la direction d'un établissement ne manquaient pas dans son vaste diocèse : mais les circonstances actuelles requéraient en plus de ces qualités la parfaite connaissance des difficultés et des luttes journalières avec lesquelles serait ici aux prises le Supérieur de demain.

C'était un jeune qu'il fallait. Car ce sont les jeunes qui font preuve souvent de plus d'endurance, et puis seuls ils sont aptes à fournir les longues carrières dont l'expérience et la continuité de méthode font tant de bien à une maison. Voilà pourquoi Monseigneur Morelle choisissait pour nouveau Supérieur des Cordeliers, M. l'abbé Meinser, docteur en théologie, professeur de Sciences et d'Allemand à l'École des Cordeliers.

D'unanimes applaudissements soulignent ce choix qui rallie tous les suffrages. Le nouveau supérieur n'a que vingt-huit ans, mais son extérieur, son large front derrière lequel la pensée s'épanouit à l'aise, ses yeux dans lesquels étincelle une flamme d'énergie, son extrême distinction, tout indique chez lui la maturité d'une âme qui n'a pas attendu les années pour atteindre son développement. Il se révèlera tout à l'heure, quand l'angoisse de la première surprise passée, et l'appréhension de l'avenir un instant oubliée, il lui faudra tenir le rôle de maître de maison, et porter la parole au réfectoire.

La barque des Cordeliers est encore en bonnes mains. Elle marchera d'ailleurs dans le sillage de la nef de Nantes. Le pilote de celle-ci lui montrera les voies et elle voguera encore comme jadis, à pleines voiles, faisant flotter bien haut son pavillon.

A. H.