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La vie aux Cordeliers au cours de l'année scolaire 1914-1915

Sous le titre "ÉCHOS DES CORDELIERS", le "Bulletin de l'Association amicale des Anciens élèves de l'École des Cordeliers" retrace les travaux de l'Assemblée générale du 15 juin 1915 et "La vie dans l'Ecole", pages 39 à 44.

L'année scolaire 1914-1915 ! Que de souvenirs elle rappellera aux générations futures ! Nos Cordeliers y ont vécu une histoire faite de bien des péripéties, dont la narration nous est heureusement très facile. Il paraissait en effet, aux premiers jours qui suivirent la rentrée, une publication polycopiée dont le titre était tout un programme : Echos des Cordeliers, A ceux qui sont à la guerre.
De cet intéressant journal, dont le succès fut immédiatement très grand, nous extrayons les pages suivantes :

5 août. – Les Cordeliers sont réquisitionnés par l'autorité militaire comme hôpital temporaire (N° 17) de 100 lits, chiffre qui sera porté plus tard à 125 lits. Arrivée d'un personnel de médecins, pharmaciens, infirmiers (parmi ces derniers, le caporal Citté). Les malades occupent les trois dortoirs du premier étage, quelques chambres d'isolement dans le couloir de l'infirmerie et plusieurs classes du rez-de-chaussée. Presque toutes les autres classes qui bordent la cour sont converties en dépendances (pharmacie, lingerie, cuisine, dépense). Le réfectoire se trouve dans la salle des Fêtes. Les parloirs sont transformés en bureaux.
Nos religieuses se sont offertes dès le premier jour au service de l'hôpital.

12 août. – Monseigneur, accompagné de M. le Supérieur, de M. Lemoine, part pour Nantes prendre dès maintenant possession de son siège. Le sacre est remis à plus tard. Belle réception des Nantais, le jour de l'Assomption, dans leur splendide cathédrale.

26 août. – Importante arrivée de prisonniers allemands, puis de réfugiés à Dinan.

2 septembre. – Les premiers blessés nous sont venus avec la bataille de la Marne. Nous les avons accueillis avec joie. Il y a eu, hélas ! quatre décès, dont deux par tétanos.
Le dimanche, à 10 heures, messe militaire à laquelle tout le monde assiste.

1er octobre. – Après bien des difficultés, la rentrée s'est faite pour tous les externes et pour les pensionnaires de classes de première et de seconde. Vers la mi-octobre ont été convoqués les autres pensionnaires. Il y a une centaine d'internes. Grâce à une providentielle location de lits, on pourra dépasser ce nombre ; mais la place est restreinte.
La retraite des professeurs a été prêchée par M. le chanoine Joly, des missionnaires diocésains de Nantes. Elle a été suivie d'une journée de récollection pour les élèves.
On a organisé les classes un peu partout : dans les études, au cabinet de physique, dans la chambre de M. Rondel, dans l'ancienne sacristie, voire au réfectoire. Un passage a réuni les dortoirs Saint-Yves et Saint-Pierre et, pour le moment, les élèves ont été partagés en deux divisions seulement.
Les chers absents donnent aussi de leurs nouvelles. Dès le début, quinze professeurs sont aux armées et ce nombre augmentera dans la suite, jusqu'à dépasser la vingtaine.

5 novembre. –Les inoubliables journées du sacre !
Et d'abord, en l'honneur de Monseigneur, sans oublier Mgr Morelle qui a récemment rendu visite à nos blessés, congé général du mardi 3 au samedi 7 au soir.
Quarante élèves, tous les professeurs disponibles, MM. Kowalski, Leduc, Arscott, Pauwels forment une camerata qui s'achemine vers Nantes.
A Nantes, accueil avec toutes les délicatesses. Monseigneur a tout préparé. Une communauté nous reçoit et, qui plus est, cette communauté est ancien couvent de Cordeliers. A la cathédrale, places de choix : les prêtres dans le sanctuaire, près du trône ; les enfants avec la famille de Monseigneur sous les plis de notre drapeau.
De la cérémonie elle-même, nous ne parlerons pas ici. Tous ont reçu, en son temps, le splendide "Livre du Sacre" qui en retrace les émotions et les splendeurs… mais à toute la fête, les événements ont imprimé leur caractère de gravité et de tristesse.

Aux Cordeliers, la rentrée est achevée. Il y a 250 élèves. C'est un beau chiffre si l'on tient compte des circonstances.
La congrégation de la Sainte Vierge se réunit régulièrement, Musique vocale, gymnastique, escrime reprennent leur essor. M. Argout fonde même un cours de préparation militaire qui doit aguerrir nos classes 1916 et 1917.
M. Cocheril, notre économe temporaire, a attelé un pacifique Bijou, énième du nom, aux brancards du pressoir et le cidre coule vers nos citernes.

8 décembre. – Monseigneur vient présider notre fête patronale. Au lendemain de son sacre, il vient apporter à son École des Cordeliers ses premières bénédictions épiscopales. Il en profite pour promulguer la création de deux chanoines de Nantes : M. le Supérieur et M. Lemoine.

Le soir, une séance académique lui est offerte. Une vision, en trois tableaux, de l'histoire des Cordeliers (monastère, Révolution, supériorat de Monseigneur) a trouvé parmi les élèves un narrateur charmant.

25 décembre. – Noël ! Joyeux Noël ! Minuit chrétiens ! mais il manque la voix traditionnelle, car M. Toublanc est à Cherbourg depuis août. Grand'messe et communion générale à minuit ; puis réveillon et saucisse, selon l'antique usage.

Les enfants ont souligné l'absence de tant de leurs maîtres et le vide si sensible, surtout aux jours de fête. Ces dernières semaines en effet ont vu plusieurs nouveaux appels sous les armes et la rentrée de janvier doit encore en voir d'autres : nous compterons jusqu'à huit départs successifs, y compris M. le Supérieur. Plusieurs, heureusement, reviendront comme infirmiers à Dinan et pourront être aux Cordeliers de quelque secours.

3 janvier 1915. – Au cours des vacances de Noël a eu lieu à Nantes la réception officielle des nouveaux chanoines, cérémonie fort solennelle, empreinte d'une grande cordialité. Quelques semaines plus tard cette solennité trouvait son complément en une fête intime, aux Cordeliers, sous la présidence de Monseigneur.

Cependant l'appel aux armées de tant de professeurs a créé des vides bien pénibles. Mgr Morelle, pour parer à nos difficultés, nous permet de recourir à des concours précieux et aimables et c'est ainsi que M. Ragueneau, vicaire de Pleslin, puis M. Le Coq, vicaire de Saint-Véran, nous apportent l'un et l'autre le secours de leur compétence et de leur dévouement.

26 janvier. – Depuis quelque temps, M. Cocheril est oppressé ; finalement il a dû garder la chambre. Jusqu'hier il vaquait encore régulièrement à ses fonctions : ses comptes d'économat sont là pour en témoigner. Vie admirable de régularité et d'abnégation : tel fut la sienne. Ce matin, sans secousse, paisiblement, fortifié par les derniers sacrements et son acte d'abandon accompli, il a rendu son âme à Dieu.

3 avril. – Quelques semaines plus tard, le Samedi-Saint, un nouveau deuil nous frappait. Qui eût pu prévoir, le Mercredi-Saint (jour du départ en vacances), que trois jours après, emporté à l'improviste au début d'une fièvre scarlatine contractée au devoir, M. Harlet nous quitterait sans qu'on eût à peine le temps de s'alarmer de son état ? Il fallait que les Cordeliers offrissent à la guerre une victime !

11 avril. – Nos grands élèves de la classe 1916 rejoignent aujourd'hui leurs dépôts. A notre vive joie, ils continuent de nous adresser des lettres affectueuses et édifiantes. Dieu les gardent ainsi, vaillants et dignes de leur vieux collège !

7 mai. – L'atelier d'ajustage n'avait pu rouvrir ses portes. Il le fait au début de ce troisième trimestre sous la direction de M. Govet.

13 mai. – L'Ascension. La Communion solennelle a eu lieu aux jours d'usage. C'est M. l'abbé Loizel, aumônier des Bas-Foins, qui a prêché la retraite.
Une neuvaine nous a préparés à la fête de Jeanne d'Arc. En la fête de la bonne française, on n'a pas manqué de chanter sa cantate, tandis qu'un de nos blessés, violoniste distingué, prêtait à nos cérémonies le concours de son talent.
C'était en effet le jour du 9 mai. L'offensive d'Arras a eu son contre-coup jusqu'à nous. 100 blessés nous arrivaient la veille de l'Ascension ; 8 le lendemain (des Algériens), puis 41, puis 10… Il n'y a pas eu de décès à déplorer : un cas de tétanos a même guéri. Chaque soir les blessés sont réunis à la chapelle pour la prière.

23 mai. – La Pentecôte ramène le congé coutumier. Au soir du retour, un groupe important d'élèves des grands s'écarquille les yeux pour déchiffrer, sous le cloître, une vaste affiche : l'affiche du Baccalauréat.
Disons tout de suite que les résultats de l'année ont été des plus remarquables : c'est un total de 38 diplômes (conquis dans les diverses séries) qu'il nous plaît d'enregistrer.

6 juin. – Les deux processions de la Fête-Dieu se sont déroulées dans la ville avec leur éclat accoutumé.
Aux Cordeliers aussi, le vendredi du Sacré-Cœur, la fête a été pieuse et très belle. Deux magnifiques reposoirs : celui du jeu de boules, œuvre de nos soldats, au caractère militaire ; celui de la Congrégation de la Sainte Vierge dans la cour des moyens : la grotte de Lourdes. Toute la maison était décorée : cours, cloître, passages, jardins et jusqu'aux poitrines qui arboraient fièrement le petit drapeau du Sacré-Cœur.
Dans ces jours a eu lieu, au monastère de Saint-Magloire de Léhon, la retraite de fin d'études. C'est le R. P. Gaultier C. SS. R., qui l'a prêchée. Heures doublement graves, puisque la plupart des retraitants se disposaient à partir pour la guerre.
La nouvelle soudaine de la nomination de Mgr de la Villerabel à l'Évêché d'Amiens nous cause une grande fierté : elle est accueillie avec une respectueuse émotion.

15 juin. – La réunion des Anciens Élèves n'a pas été omise. Ne fallait-il pas prier pour ceux que nous avons perdus, tombés pour la France ?

13 juillet. – Pour la fête de Monseigneur, anniversaire de la Fête du Souvenir, les élèves lui ont envoyé une adresse collective signée de chacun d'eux. Monseigneur a répondu d'une façon charmante par un long télégramme ordonnant des grands gâteaux et du vin – liesse et applaudissements – puis par une lettre toute affectueuse de remerciements.

17 juillet. – Cependant l'année scolaire touche à son terme. Une légitime impatience invite à en hâter la clôture et c'est aujourd'hui la cérémonie finale. Il n'y a pas de distribution de prix sous forme de volumes, mais le palmarès a été imprimé comme d'ordinaire et un diplôme avec le grand cachet du sceau des moines Cordeliers rappellera à chacun des lauréats les mentions qu'il a obtenues en l'année de la grande guerre.
Quelle surprise ce jour-là, lorsque tout à coup, au fond de la Salle des Fêtes, un professeur apparaît sous son costume militaire ! C'est M. Penhouët qui arrive du front. Le jour même M. Verde le rejoint. Nos maîtres reviendront ainsi, tour à tour, avec beaucoup de nos chers Anciens, saluer au passage leurs Cordeliers.
Mais la visite toujours est brève et fugitive. L'heure de la séparation sonne de nouveau. Un « Au revoir » : il faut partir ! La guerre n'est pas finie. La guerre recommence. Ce n'était qu'un rêve.

Cependant, grâces à Dieu, les Cordeliers vivent toujours.